Pas évident de parler de ce one-shot (histoire en un seul volume) original et sensible qui m’a laissée tout sauf indifférente et m’a permis de découvrir une mangaka talentueuse, Kiriko Nananan. Je n’ai pas du tout accroché aux personnages et à leur histoire, mais j’ai beaucoup aimé le manga en lui-même. A première vue, c’est assez contradictoire, donc je vais essayer d’expliquer.
Tout d’abord, la présentation de l’éditeur :
Miho travaille comme vendeuse dans un magasin, pendant que son compagnon Seiichi se consacre à la musique. Même si elle repense souvent à son ex-petit ami, Hagio, elle est heureuse avec Seiichi. Le jeune ménage peine pourtant à joindre les deux bouts, et Miho doit prendre un second emploi. Devenue hôtesse de bar, elle finit par céder, par besoin d’argent, aux avances d’un client. Lorsque Seiichi l’apprend, il ne la comprend pas et s’éloigne d’elle. C’est alors que Hagio ressurgit dans la vie de la jeune femme. Tout en finesse, et avec son graphisme au style si particulier, Kiriko Nananan relate dans Everyday la confusion des sentiments d’une jeune japonaise d’aujourd’hui.
Everyday m’a été conseillé par quelqu’un qui me tient à coeur, qui y voyait un écho de son propre vécu. Ce qui a, forcément, influencé ma façon de l’aborder. Je n’ai trouvé en fait que peu de similitudes entre les deux situations (et je dirais heureusement pour cette personne), mais tout de même suffisamment pour ne pas réussir, je crois, à lire le manga de façon objective.
Hagio m’a paru éminement antipathique. Je pense qu’on connait tous quelqu’un qui s’est investi dans une relation destructrice et était raide dingue d’une personne qui n’en valait pas la peine, sans qu’on puisse comprendre ce que ce quelqu’un trouvait à la personne en question. Là, c’est le cas. Et l’attirance qu’éprouve Miho envers cet homme qui ne lui a fait que du mal est d’autant plus incompréhensible que Kiriko Nananan ne nous donne aucune indice de ce qui chez lui a pu séduire son héroïne. Je ne saurais dire au final si Hagio utilise le mensonge pour parvenir à ses fins ou s’il est sincère et juste terriblement superficiel, mais il est sans aucun doute extrêmement égoiste et immature et, de ce fait, totalement odieux.
Quant à Miho et Seiichi, ils m’ont fait, dès les premières pages, l’effet d’un couple de losers sans autre avenir que de végéter dans une vie minable. Ils sont tellement mous! Seiichi est musicien, inconnu évidemment. Il ne travaille pas et est censé occuper ses journées à écrire de la musique. Il est bien gentil mais est juste un poids mort pour Miho et, la plupart du temps, il ne l’aide en rien, même pour les tâches ménagères. Travailler semble être pour lui une épreuve insurmontable. Pourtant le commun des mortels y arrive bien… Miho accepte un deuxième travail qui lui répugne et foule sa dignité aux pieds, juste parce que le travail en question lui est tombé dessus tout rôti. Ca me dépasse! Ma connaissance de la culture japonaise est très insuffisante. Peut-être la crise économique rend-elle les emplois si durs à trouver? Mais, ce qui m’a énervée, c’est que Kiriko Nananan ne nous la montre à aucun moment tenter de trouver une alternative : elle n’essaie même pas de chercher autre chose, de faire ne serait-ce que les petites annonces.
Miho et Seiichi s’aiment-ils? Ce qui les unit, c’est leur solitude, l’habitude, une certaine tendresse, bien sûr. Mais est-ce de l’amour? Si c’est le cas, il est bien triste. Tous deux sont jeunes, sans enfants, sans attaches, et pourtant déjà englués dans une vie de fadeur et d’ennui.
J’ai terminé il y a quelques jours un roman dont je vous parlerai prochainement : Disparitions, de Natsuo Kirino. Au début, l’héroïne de ce roman, Kasumi, m’a beaucoup fait penser à Miho : pour toutes les deux, la vie a choisi pour elles. Mais, alors que Kasumi s’en est rendu compte depuis son enfance, et se révolte à plusieurs reprises contre cet état de fait, Miho n’en a même pas conscience.
Tout cet énervement que les personnages ont suscité chez moi, cette perpétuelle envie que j’ai éprouvée de les secouer, m’ont empêchée d’éprouver une quelconque empathie à leur égard et de compatir à la difficulté des situations auxquelles ils sont confrontés : puisqu’ils étaient si résignés, eh bien, tant pis pour eux!
Et cependant, comme je le disais plus haut, j’ai beaucoup aimé le manga. L’histoire est très banale : elle décrit le quotidien de personnes ordinaires (c’est peut-être aussi pour cette raison qu’il est si facile de s’y identifier et de s’impliquer dedans) et pourtant elle n’est pas du tout ennuyeuse. J’ai beaucoup aimé la sensibilité de l’auteur, la délicatesse avec laquelle elle traite son sujet et admiré l’efficacité dont elle fait preuve : avec un minimum de moyens, elle fait passer énormément de choses.
Le dessin est très simple : les décors sont réduits à leur plus simple expression, c’est à dire qu’elle montre ce qui lui est utile pour faire passer un ressenti au lecteur. Les personnages sont souvent représentés de profil ou de dos, ou leurs visages sont simplement esquissés, ce qui n’empêche pas qu’ils dégagent quelque chose. Ca m’a paru formidable d’arriver à faire passer autant d’émotions en quelques coups de crayons. En dépit (ou à cause?) de sa simplicité, son style de dessin m’a beaucoup plu.
On retrouve cette économie dans les dialogues. Il y en a très peu et les échanges entre les personnages sont banals. En revanche, elle nous fait participer aux monologues intérieurs de son héroïne d’une façon qui m’a semblée très originale : pas de bulles, mais un graphisme totalement différent et ses réflexions intérieures sont souvent soit carrément en dehors de toute case, déposés quelque part dans la page, soit dans des cases noires qui font contraste avec le reste. Si bien que, avec très peu de choses, elle arrive à nous décrire avec précision les impressions et sentiments de son héroine.
Quant à l’histoire, elle est très bien construite et Kiriko Nananan arrive à faire ressentir la monotonie de la vie de Miho et Seiichi tout en ménageant suffisamment de petits événements pour que le lecteur ne s’ennuie pas. Bref, j’ai été vraiment séduite par la finesse, l’originalité et l’efficacité du travail de la mangaka.
Je me suis donc acheté un autre de ses ouvrages : un recueil d’histoires courtes intitulé Rouge bonbon. Je l’ai choisi toute seule et complètement au hasard. Je vais donc pouvoir me faire une opinion objective cette fois! A suivre!
Everyday
Kiriko Nananan
Casterman
Collection Sakka



















J’avais préféré “Blue” à “Everyday” parce que les personnages sont plus matures et offrent une réflexion plus aboutie sur l’identité (identité sexuelle, construction de soi, etc). Dans les bonus des deux albums, il y a une forte référence faite à la mangaka Kyokô Okazaki qui a fortement inspiré les auteures de la génération de Nananan. Je n’ai lu qu’un seul album d’Okazaki mais on sent qu’il y a plus d’assurance dans l’écriture. C’est intéressant de comparer ces points de vue en tout cas.
Blue est dans ma PAL. Je ne connais pas du tout Kyokô Okazaki. Je viens de rechercher un peu ce qu’elle a fait, et ça m’a l’air intéressant. Je vais essayer. Merci!
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