Lettres à l’Etrangère

N’ayant jamais été très douée pour les introductions, je préfère rentrer tout de suite dans le vif du sujet. Je me devais de commencer par parler de Balzac, principalement parce qu’il est le dieu qui règne sur mon panthéon littéraire depuis déjà pas mal d’années, et aussi parce que c’est son anniversaire aujourd’hui (il est né le 20 mai 1799). 

Parmi tout ce que j’ai pu lire de lui, le roman que je préfère est celui de sa propre vie, qu’il nous est donné de connaître à travers ses Lettres à Mme Hanska. 

Début 1832, Balzac, déjà célèbre grâce aux Chouans et à La peau de chagrin, reçoit d’une admiratrice une lettre anonyme qui l’intrigue. Sa mystérieuse correspondante, qui a simplement signé « L’Etrangère » n’a pas laissé d’adresse à laquelle répondre. Balzac passe une annonce dans un journal pour l’inviter à se manifester de nouveau. C’est le début d’une correspondance qui durera plus de 16 ans. 

Très vite, Balzac commence à draguer la jeune femme. Il aurait pu tomber plus mal : il s’agit en effet d’Ewelina (Eve) Rzewuska, issue d’une famille de la grande noblesse polonaise et épouse du comte Hanski, grand propriétaire terrien ukrainien. Cette relation épistolaire flatte donc l’amour-propre et l’attirance pour la noblesse de notre écrivain qui s’appelait à l’origine Honoré Balssa… 

Un séjour de la famille Hanski en Suisse permet aux deux correspondants de se rencontrer à Neuchâtel dès septembre 1833. La première rencontre est une déception pour tous les deux. Les suivantes se déroulent beaucoup mieux si bien que, quand Balzac regagne la France, ils sont tous deux très épris. Balzac retrouve Mme Hanska à Noël à Genève et y séjourne auprès d’elle tout le mois de janvier 1834. Il semblerait qu’ils soient devenus amants à ce moment là. Une nouvelle rencontre a lieu à Vienne l’année suivante. Puis la famille Hanski regagne ses terres de Wierzchownia en Pologne et s’y stabilise. Balzac, de son côté, voyage, écrit, aime d’autres femmes. Les liens entre les deux amants se distendent et les lettres se raréfient au fil des années. Mais, en 1841, coup de théâtre : le comte Hanski décède, Mme Hanska est libre. Dès lors, Balzac se met en tête de l’épouser et la correspondance reprend de plus belle… Pour laisser un peu de suspense, je ne raconterai pas la fin de l’histoire bien qu’elle figure dans toutes les biographies de Balzac… 

Les lettres de Mme Hanska ont été détruites, mais il subsiste plus de 400 lettres que Balzac lui a adressées. Deux livres d’un millier de pages chacun, dont les feuilles ont l’épaisseur d’un papier à cigarettes, ne s’avalent pas forcément d’un trait mais ça vaut vraiment la peine de tente l’aventure, pour plusieurs raisons. 

– C’est une histoire d’amour très belle et diablement romantique. Et puis c’est souvent amusant. Je souris encore en repensant aux « travaux d’approche » et au changement de ton progressif de Balzac de lettre en lettre au cours des premiers échanges, aux petits surnoms et aux allusions voilées à leurs étreintes quelques années plus tard ainsi qu’aux efforts de Balzac pour dissiper la jalousie de Mme Hanska et notamment les soupçons – fondés – qu’elle avait à l’encontre de sa « gouvernante », Mme de Brugnol. 

– On y découvre la personnalité de Balzac, son quotidien, ses passions. Ses enthousiasmes aussi bien que ses défauts le rendent très attachant. Il adorait chiner et parle souvent longuement de ses achats auprès d’antiquaires, des bonnes affaires qu’il estime avoir réalisées. Ses trouvailles le rendent parfois heureux comme un gamin, comme cette canne ornée de turquoises qui fit parler tout Paris et inspira même un roman. Il est également toujours à l’affût de bonnes affaires en matière d’investissements. Toujours très satisfait de lui-même et plein d’espoirs au début, il finit pourtant malheureusement chaque fois par perdre de l’argent. 

C’est un document formidable sur la façon dont Balzac travaillait, ses motivations, la genèse de ses oeuvres. Même s’il est parfois peu crédible quand il se plaint à Mme Hanska de ne faire que travailler et de ne voir personne, presqu’en même temps qu’il lui décrit les derniers événements mondains auxquels il a assisté, sa capacité de travail, sa régularité, la volonté qui l’enchaînait à sa table de travail jusqu’à 18h par jour tous les jours sont impressionnantes. En parallèle, on le voit se détruire à petit feu, puisque les litres de café grâce auxquels il arrivait à tenir ce rythme infernal (il a même consacré un chapitre au café dans son Traité des excitants modernes!) lui bousillaient l’estomac. 

Le lecteur partage également ses problèmes financiers, car Balzac récapitule régulièrement ses dettes, les échéances qu’ils doit honorer, le nombre de pages qu’il doit écrire et sous quel délai pour pouvoir les honorer, les romans qu’il doit encore écrire pour rembourser ses dettes et espérer être enfin libre. 

Et puis on voit les ouvrages naître dans son esprit, prendre de l’ampleur, évoluer. Il raconte à Mme Hanska comment il compte organiser sa grande oeuvre La Comédie humaine. On en voit la structure évoluer au fil des années et les romans écrits ou à écrire prendre leur place dans cette structure. Il arrive à Mme Hanska de prendre une part active dans ces réflexions. Ainsi, c’est elle qui a inspiré à Balzac le sujet du roman Modeste Mignon, qui évoque dans une certaine mesure leur propre histoire : l’héroïne croit entretenir une correspondance avec un écrivain qu’elle admire et s’éprend de lui tandis qu’en fait c’est le secrétaire de l’écrivain qui lui écrit. 

Indispensable pour les amateurs des oeuvres de Balzac, cette correspondance est peut-être un moyen de réconcilier avec lui ceux qui ont bloqué sur les descriptions de Saumur en étudiant Eugénie Grandet au lycée.   

Lettres à Madame Hanska – Honoré de Balzac 

Edition établie par Roger Pierrot 

Robert Laffont, 1990 

Collection Bouquins 

(2 tomes)

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5 commentaires pour Lettres à l’Etrangère

  1. Un plaisir de découvrir ce blog et je me dis qu’il faut commencer par le début, ce que je ne regrette absolument pas.
    Je vais m’inscrire pour recevoir un appel dès un nouvel article ce qui me permettra de parcourir ce blog avec attention.
    Merci et à très bientôt

  2. Je reviens avec plaisir et suis très intriguée par votre personnalité et cette passion pour Balzac.
    mais venir sur ce blog est un vrai plaisir à goûter sans modération
    bien amicalement

    • Marie dit :

      Merci beaucoup! Pour Balzac, au-delà de l’admiration que j’ai toujours éprouvée pour ses oeuvres, que j’aime lire et relire, je me sens attirée par sa personnalité. J’aurais dû mal à l’expliquer! Par exemple, je peine lamentablement depuis quelques semaines sur L’irrégulière d’Edmonde Charles-Roux, non pas que le livre soit mauvais, loin de là, mais je ne me sens pas du tout d’atomes crochus avec Chanel.

  3. Ping : Les dix livres qui m’ont le plus marquée « La lubriothèque

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