Les Rendez-vous de l’histoire – vendredi 15 octobre

La journée a commencé beaucoup plus tard que prévu, la batterie de ma voiture ayant subitement rendu l’âme (C’est bien la première fois que j’ai affaire à un garagiste qui ne me fait payer ni la main d’oeuvre, ni le déplacement. Vivent les petites villes de campagne!). Néanmoins, si j’ai vu peu d’interventions, celles-ci ont été riches de contenu.

 

Comment travaillent les historiens aujourd’hui?

Voilà un thème qui m’a fait penser à la Souris des archives! Les intervenants étaient Christian Delacroix et François Dosse, qui viennent de publier chez Folio un gros ouvrage en 2 tomes intitulé Historiographie : concepts et débats.

J’ai malheureusement raté le début et ai loupé une des causes qui font que le métier d’historien évolue. Je suis arrivée au moment où ils évoquaient l’importance accrue de la mémoire dans notre société. Cette omniprésence de la mémoire est féconde car elle permet à l’historien de s’enrichir et ouvre de nouvelles pistes (revendication des femmes et des minorités à avoir une place dans l’histoire, par exemple) et de nouveaux questionnements. Réciproquement, le processus de travail de deuil d’un peuple passe par une nécessaire historicisation de la mémoire.

Un autre phénomène qu’on observe est le retour de l’étude des événements et des individus, qui avait été rejetée par l’école des Annales. François Dosse, qui a écrit deux livres sur le sujet (Renaissance de l’événement et Le pari biographique), pense cependant qu’on peut les aborder d’une façon différente de ce qu’on faisait au 19e et au début du 20e siècle. Ainsi, un événement est quelque chose qu’on n’arrivera jamais à analyser totalement, il reste toujours une place possible pour une interprétation différente. Par ailleurs, un événement est intéressant en raison de ce qu’il devient : le champ des possibles qu’il ouvre et la façon dont la mémoire collective se l’approprie.

Un autre phénomène qu’ils ont relevé est le « présentisme » : on s’intéresse beaucoup plus au présent qu’on ne l’a jamais fait, et ce d’autant plus que l’on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait, ce qui implique qu’on ne sait pas ce qu’il faut dignifier du passé. En parallèle, les historiens prennent maintenant en compte le fait que ce qui est le passé pour nous était le présent pour ceux qui l’ont vécu. Cela permet de s’éloigner de l’optique déterministe (ce qui est arrivé devait nécessairement se produire). Pour les gens qui ont vécu les événements passés, l’avenir était ouvert.

De façon générale, les historiens se posent aujourd’hui beaucoup de questions sur eux-mêmes et sont conscients d’avoir une subjectivité. Leurs questionnements les rapprochent de la philosophie.

 

 

L’affaire des poisons

Si certains livres d’histoire sont d’un abord aride, ce n’est pas le cas de ceux de Jean-Christian Petitfils, que son style vivant rend facilement abordables. J’avais dévoré, il y a des années de cela, son Fouquet et son Le masque de fer, et j’étais curieuse de voir s’il s’avérerait aussi brillant à l’oral. Je ne connaissais pas Agnès Walch, et j’ai été agréablement surprise de me retrouver à écouter deux conteurs passionnants.

Agnès Walch a d’abord parlé de la marquise de Brinvilliers. Celle-ci entretint une liaison scandaleuse avec un aventurier, le chavalier de Sainte-Croix. Pour arrêter le scandale, son père, lieutenant civil au Châtelet de Paris, fit embastiller Sainte-Croix pour quelques temps. A la mort de celui-ci, on retrouva dans ses affaires une cassette contenant des posions et des reconnaissances de dette de la marquise de Brinvilliers. On en déduisit qu’elle lui avait acheté des poisons. Comme il semblait logique qu’elle eût voulu en faire usage, on l’accusa d’avoir empoisonné son père et ses frères. Bien qu’elle eut ensuite avoué ces crimes, Agnès Walch considère que certaines parties de l’affaire restent obscures. Il lui paraît notamment étonnant que Louis XIV ait mis certains de ses limiers sur les traces d’une coupable pour une simple affaire domestique. La marquise de Brinvilliers fut décapitée en 1676. Deux ans plus tard éclatait l’affaire des poisons.

Le lien entre les deux affaires est le chevalier de Sainte-Croix, qui aurait profité de son emprisonnement à la Bastille pour monter tout un réseau d’empoisonneurs et d’alchimistes. L’affaire début de façon assez anecdotique : au cours d’un dîner bien arrosé, une femme se vante entre deux verres du caractère lucratif de son commerce d’empoisonneuse. Tous les convives rient, à l’exception d’un avocat qui demande à la police de mener une enquête. A la surprise générale, l’opération débouchera sur plus de 400 arrestations. Certains inculpés sont restés célèbres, tels que la Voisin. La procédure sera momentanément arrêtée sur l’ordre de Louis XIV, certains des suspects ayant déclaré avoir eu pour cliente la favorite royale, Mme de Montespan.

Ce que j’ai relevé en marge du sujet de l’exposé, c’est qu’Agnès Walch a signalé que dès cette époque, certains juges commençaient à s’interroger sur l’utilisation de la torture pendant les interrogatoires (la fameuse question). Ils doutaient de la fiabilité d’aveux arrachés dans de telles conditions et se demandaient si une enquête policière ne serait pas plus efficace. Bien que la question n’ait été abolie que sous Louis XVI, certains juges se refusaient déjà à l’appliquer.

Jean-Christian Petitfils a indiqué une recette pour fabriquer du poison qu’on peut aisément réaliser chez soi… Il suffit de prendre un crapaud et de le nourrir de vert de gris. Forcément le crapaud meurt. Il faut le laisser pourrir. Le liquide issu de la putréfaction est censé être un poison violent. Ce serait le poison des Borgia.

J’ai été toutefois satisfaite de lui voir un sourire amusé et dubitatif lorsqu’il évoquait la croyance de certaines personnes incriminées dans l’affaire des poisons qu’ils pouvaient tuer quelqu’un en lui faisant porter un vêtement aspergé de poison. Les histoires de gants empoisonnés et autres du même acabit m’ont toujours paru relever du folklore et je suis agacée quand certains guides de châteaux, notamment, les évoquent au cours de leurs visites avec le plus grand sérieux.

Et voilà deux livres de plus dans ma LAL!

Je comptais ensuite aller à une conférence sur les Normands en Sicile au 12e siècle mais, en raison de l’absence d’un des intervenants, le sujet a été changé pour un autre qui m’intéressait moins. Je me suis donc rabattue sur un débat que j’ai pris en cours de route.

« L’historien comprend mais ne juge pas » Marc Bloch

Je suis arrivée alors que Johann Chapoutot expliquait la distinction entre jugement de fait (la table est en bois) et jugement de valeur (les nazis sont méchants). Il disait que, dans certains cas, tels que celui du nazisme, se limiter à un jugement de valeur équivaut à enfoncer des portes ouvertes et qu’il est intéressant d’aller plus loin. Il a cité l’exemple de nazis qui travaillaient dans les bureaux et qui n’avaient aucun sentiment de culpabilité car ils étaient persuadés de faire le bien. C’est pour ça que l’historien est obligé d’avoir une démarche un tant soit peu empathique afin de comprendre l’univers mental d’autrui et de comprendre comment ce qui parait infaisable a pu être fait. C’est cependant une démarche qui peut être choquante car le public peut penser qu’en expliquant l’historien veut justifier. Ce qui n’est pas le cas.

Christian Delacroix, invité également à ce débat, a illustré ces propos en rappelant des querelles qui se sont élevés entre historiens du nazisme, certains réclamant que le nazisme soit étudié de façon scientifique, sans approche morale, d’autres, comme Saul Friedländer, s’y opposant car il y voyait un risque de banalisation et de relativisation des crimes nazis. Il a évoqué également Ernst Nolte qui a comparé le génocide nazi avec d’autres, tel que le « génocide de classe » qui l’a précédé en URSS, et qui a poussé la comparaison si loin que cela a engendré toute une controverse, François Furet notamment refusant d’adhérer à ses thèses.

J’ai trouvé que quelques propos d’Annette Becker (qui a notamment travaillé avec le fils de Marc Bloch) synthétisaient joliment les échanges dans ce débat : le nazisme peut être qualifié de rationalité délirante. Toute la difficulté pour un historien est d’avoir à l’esprit ces deux aspects et de ne perdre aucun des deux de vue.

Bien que je sois très loin d’être fana d’histoire contemporaine, les interventions de Johann Chapoutot m’ont tellement captivée que je ne peux que rajouter encore un livre à ma LAL :

Pour terminer la journée, j’espérais assister à la conférence inaugurale donnée par Mireille Delmas-Marty sur le thème « Libertés et sûreté dans un monde dangereux » mais, bien que j’aie fait la queue une demi-heure, les portes se sont refermées juste devant moi… J’ai donc déclaré forfait jusqu’au lendemain.

A suivre!

 

Cet article, publié dans Sorties culturelles, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Les Rendez-vous de l’histoire – vendredi 15 octobre

  1. blue dit :

    Le jugement de valeur a sans aucun doute besoin de s’appuyer sur le jugement de fait. C’est vraiment un débat passionnant et délicat.

    rhaaa, tu as manqué Mireille Delmas-Marty ! C’est vraiment une femme passionnante !
    J’aurais également beaucoup aimé la voir !

  2. Marie dit :

    Oui! Tellement passionnant que ça m’a donné envie d’approfondir… et Dieu sait que ce n’est pourtant pas une période qui me passionne! Ca m’a rappelé le débat qu’il y a eu il y a quelques années autour du film La chute. J’avais trouvé ce film intéressant et constructif.

    Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de me rendre compte qu’elle était passionnante. :-(
    Ca en fait des gens que j’ai ratés cette année! :-(
    Faut que j’y retourne, c’est forcé!

  3. Marie dit :

    Mon pauvre! Pour un peu, je te plaindrais! :-P

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s