Rouge bonbon

Après Everyday qui m’avait autant séduite qu’agacée, j’ai voulu poursuivre ma découverte de Kiriko Nananan. Mon choix s’est donc porté, plus ou moins par hasard, sur ce court recueil de nouvelles (18 nouvelles et un court récit en 150 pages). Autant le dire tout de suite, cette fois j’ai eu un gros coup de coeur!

 J’y ai retrouvé, tant sur le fond que sur la forme, ce qui semble être caractéristique de cette mangaka et faire toute son originalité. Elle exprime beaucoup avec une grande économie de moyens. Les décors sont très simples, parfois inexistants, elle semble ne montrer que ce qui a une signification et est important dans l’histoire qu’elle raconte. De même, les personnages sont souvent simplement esquissés, mais les visages sont néanmoins très expressifs, quand elle prend la peine de les dessiner. Il y a peu de dialogues, mais elle retranscrit, avec une police spéciale, les pensées des personnages, nous permettant de les accompagner dans leur cheminement intérieur. Parfois, il n’y a que ces monologues intérieurs dans une case noire. Il y a même une nouvelle uniquement composée de texte blanc sur des pages noires.

Le sujet des récits, comme le style, est très simple. Elle donne beaucoup à dire à travers de simples scènes de la vie quotidienne. Et pourtant, il y a dans ces récits une grâce, une élégance… Pour certaines de ces nouvelles, le terme qui me viendrait spontanément pour les qualifier serait celui de « poèmes en prose ». C’est typiquement le genre de lecture que je trouve très frustrant de ne pas pouvoir faire en version originale pour pouvoir me rendre compte réellement du style de l’auteur. Néanmoins, autant je peste contre certaines traductions de manga qui sont dans un français maladroit, voire même approximatif, autant j’aurais tendance à croire que, dans ce cas, les traducteurs ont fait un travail remarquable.

 J’ai encore eu du mal avec la façon dont elle présente les relations amoureuses, que je trouve misogyne. Il y a des mangas pour lesquels la différence culturelle passe bien, et d’autres pour lesquels j’ai l’impression de me la prendre de plein fouet (comme avec Bakuman, récemment). Les mangas de Kiriko Nananan sont de ceux-ci. Lorsqu’elle montre une femme pour qui être amoureuse se traduit par cuisiner des repas pour l’homme aimé, ça me fait bondir. Cependant Rouge bonbon est essentiellement centré sur des personnages féminins, ce qui fait que j’ai eu trop peu d’occasions de tiquer pour que ça me gâche le plaisir de la lecture.

Au contraire, j’ai été étonnée de la vision très noire des hommes qu’elle semble avoir. En effet, sur 18 nouvelles, il n’y en a que 8 dans lesquelles on voit les personnages masculins qui sont évoqués, et seulement 4 dans lesquelles on voit le visage de l’homme. Dans les autres, on ne voit que des silhouettes ou des parties du corps. Pourtant, les hommes sont présents car il est souvent question de relations de couple et de ruptures. De même, les héroïnes évoquent beaucoup les hommes, mais soit on ignore tout d’eux, soit elles ne nous font connaître d’eux que leurs défauts : les hommes sont lâches, odieux, infidèles. Dans tous les cas où il est question d’une rupture et où Kiriki Nananan nous fait connaître clairement qui a rompu, c’est l’homme qui est parti. Avec une vision apparemment si négative des hommes, pourquoi se mettre en couple alors? A la lecture des propos – repris en quatrième de couverture – d’une des héroïnes du recueil, qui demande à un amant de passage de l’épouser, on pourrait penser que c’est pour tromper la solitude :

Embrasse-moi très fort.
Fais-moi l’amour très fort.
Aimons-nous très fort.
Faisons semblant d’y croire.

 Le ton du recueil est donc assez sombre et les sujets abordés sont graves : maladie, dépression, adultère, rupture… Pour autant, une autre raison qui fait que ce manga m’a plus « parlé » qu’Everyday, c’est que, malgré cette noirceur, les récits sont porteurs d’espoir : beaucoup de nouvelles mettent en scène des femmes qui retrouvent une raison de vivre ou trouvent la force de surmonter l’obstacle :

Je n’ai plus du tout envie de mourir.
Plus du tout.
Enfin je crois.
Je peux choisir, tout est possible.

Le fait qu’elle raconte ses histoires au travers de scènes banales de la vie de tous les jours rend les personnages proches du lecteur. Il est aisé de s »y identifier et je dirais que ça incite à l’introspection. Néanmoins, dans le même temps, elle magnifie le quotidien à la fois en chargeant les petits gestes et petits détails de signification, et par la sensibilité et la beauté qu’elle sait y insuffler et qui m’ont beaucoup touchée. J’ai tellement aimé ce petit volume que j’ai éprouvé le besoin de le relire (alors que je relis très rarement), et j’ai encore découvert des choses lors de cette deuxième lecture et je ne pense pas en avoir épuisé toute la richesse. Et cette fois, j’ai envie de connaître tout ce qu’a écrit son auteur!

Rouge Bonbon
Kiriko Nananan
Casterman
Collection Sakka auteurs

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4 commentaires pour Rouge bonbon

  1. Wax dit :

    Ce serait intéressant de savoir pourquoi une telle vision de l’amour (expérience, société…). En tout cas, je suis très intriguée par l’absence des hommes – et j’aime beaucoup la collection Sakka, elle a l’air très adulte -.

  2. Marie dit :

    Oui, ce serait intéressant. J’ai vu qu’un autre recueil de nouvelles, un peu plus anciennes, est paru cet été. Je me demande s’il est dans le même esprit.
    Je ne connaissais pas cette collection, je compte effectivement me pencher dessus d’un peu plus près.

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