Ces extravagantes soeurs Mitford

Nées à l’aube du siècle dernier, élevées conformément à la tradition aristocratique anglaise de l’époque, les six soeurs Mitford ont pourtant choisi de suivre des routes très diverses, ayant pour seul point commun leur caractère non conventionnel, voire outrancier.

La plus connue est sans doute l’aînée, Nancy, écrivain à succès auteur de best-sellers comme La poursuite de l’amour ou L’amour dans un climat froid, qui, amoureuse d’un français et de la France, y finit ses jours. La seconde, Pamela, qui aimait la nature et les animaux, mena une vie discrète. Cependant, contrairement aux usages de son temps, elle se maria sur le tard et divorça. Diana suivit au départ une voie plus classique : elle épousa à 18 ans un jeune aristocrate fortuné… mais le quitta pour le leader fasciste anglais. Tous deux furent emprisonnés pendant la seconde guerre mondiale en raison de leurs liens avec l’Allemagne. La quatrième, Unity, fit pire encore : véritable groupie de Hitler, elle fit partie de son cercle d’intimes jusqu’à ce qu’il déclare la guerre à l’Angleterre et que, tiraillée entre sa patrie et l’Allemagne, elle tente de mettre fin à ses jours. Jessica se positionna politiquement à l’extrême opposé : elle fuit le foyer familial à 19 ans pour suivre un de ses cousins parti soutenir les républicains espagnols dans leur combat contre les franquistes. Elle émigra ensuite avec lui aux Etats-Unis où elle s’établit et devint une fervente militante communiste. Toute sa vie elle se battit pour de grandes causes avec passion. La plus jeune, Deborah, devint par son mariage duchesse de Devonshire et mena une vie rangée. Elle s’investit cependant énormément afin de préserver ce qu’il était possible du patrimoine ancestral de son mari, restaurant, écrivant des livres, se transformant en femme d’affaires.

Pas évident de mêler dans un même livre les biographies de 6 femmes aussi différentes et passionnantes. J’étais curieuse de voir quelle tactique Annick Le Floc’hmoan avait adoptée pour se sortir de cette épreuve. Eh bien, elle a très logiquement et simplement procédé de façon chronologique. La majeure partie du livre est consacrée à Nancy : il démarre avec son enfance, ponctuée par l’arrivée à intervalles réguliers de petites soeurs et d’un petit frère, et suit le fil de sa vie, parfois interrompu à des époques clés par des chapitres sur Diana, Unity ou Jessica. Ce qui m’a un peu frustrée, car Pamela, surtout, et Deborah, dans une moindre mesure, font figure de simples figurantes, alors que ça m’aurait intéressée d’en apprendre plus sur leurs vies à elles aussi. Cependant, je ne vois pas très bien comment l’auteur aurait pu procéder autrement sans que ce soit brouillon et difficile à suivre.

J’ai trouvé très habile la façon dont elle a géré les passages délicats relatifs aux accointances nazies de Unity, et surtout de Diana. En effet, Unity s’est jetée dans le nazisme beaucoup moins par conviction que par rébellion. La jeune fille est, en quelque sorte, devenue fan d’Hitler comme elle aurait pu devenir fan d’une rock star si elle avait vécu quelques décennies plus tard. Diana, en revanche, était un peu plus âgée et a adopté les convictions de son amant en connaissance de cause. L’auteur n’a aucunement cherché à l’excuser ou à la justifier, mais s’est efforcé d’expliquer, en donnant des clés pour comprendre quelles étaient ses convictions, avant, pendant et après la guerre, ce qu’elle savait, ce qu’elle ignorait et ce qu’elle ne voulait pas voir.

En fait, la seule chose qui m’a vraiment gênée dans ce livre, ce sont les nombreuses coquilles dont est parsemée mon édition. Pour le reste, j’ai été passionnée par l’histoire de ces soeurs et j’ai appris beaucoup de choses, tant sur elles que sur le contexte historique en général. En effet, l’époque de la jeunesse des soeurs Mitford est une époque d’intenses bouleversements pour l’aristocratie anglaise qui voit la société évoluer et son pouvoir décliner : limitation du pouvoir de la chambre des lords en 1911, suffrage universel en 1918, soumission à de lourds frais de succession qui entraînent le démembrement de patrimoines séculaires. L’auteur nous montre les aristocrates perturbés par la vision de leur monde en train de s’écrouler et certains tentant de s’y raccrocher par leur conservatisme, notamment politique.

Par ailleurs, j’ai apprécié que le livre comporte un encart avec des photos, et que l’auteur y laisse autant la parole aux soeurs Mitford elles-mêmes. Il faut dire que la documentation ne lui manquait pas. Trois des soeurs ont, en effet, écrit des autobiographies : Diana (A life of contrast), Jessica (Hons and rebels) et maintenant, Deborah (Wait for me! – Paru en 2010. Eh oui, elle est toujours en vie!). L’écrivain Harold Acton, ami de Nancy, rédigea une biographie de celle-ci. Nancy a, en outre, laissé une volumineuse correspondance. Annick Le Floc’hmoan cite ainsi de nombreux extraits de lettres qu’elle a échangées avec le romancier Evelyn Waugh (auteur notamment de Scoop), ami de longue date qui relisait ses livres et la conseillait… et maintenant j’ai envie de découvrir leurs romans à tous les deux. Voilà encore un livre qui n’a pas arrangé ma LAL!

Ces extravagantes soeurs Mitford
Annick Le Floc’hmoan
Fayard
et, en poche, chez
J’ai lu

Cet article, publié dans Lectures, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s