La littérature sans estomac

Lorsqu’est paru, il y a déjà quelques années, le Jourde et Naulleau, pastiche du Lagarde et Michard ironisant sur la littérature contemporaine, j’en avais parcouru quelques passages en librairie et, comme j’avais trouvé ça très drôle, je m’étais précipitée dessus. Malheureusement, j’ai eu la riche idée de le prêter, avant d’avoir eu le temps de le lire, à ma meilleure amie… qui ne me l’a jamais rendu. Lorsque je suis tombée sur ce livre de Pierre Jourde, j’espérais y retrouver l’esprit du Jourde et Naulleau que je n’ai donc jamais réussi à lire. Au final je suis assez mitigée et je me pose beaucoup de questions qui restent sans réponses.

Le livre s’ouvre sur une introduction dans laquelle l’auteur déplore le fait que la littérature semble de nos jours tirée vers le bas. Les éditeurs veulent vendre et peu importe si la qualité ne suit pas : l’objectif est de faire des coups publicitaires. Les moyens pour toucher les média, et donc le public, sont variés : choquer ou donner dans

« des formes de représentation plus ou moins dérivées du réalisme qui triomphe dans la littérature de grande consommation, sous la forme flasque de la psychologie d’alcôve. Le même roman de divorces et d’adultères, à peu près, dont se régalaient déjà les petits-bourgeois de la Belle Epoque. »

Il établit un parallèle entre ces romans et la télé réalité car

Les confidences de M. Untel sont intéressantes par nature, parce que Untel est intéressant par sa particularité.

En ce qui concerne le style, celui-ci doit être audacieux, soit par son côté volontairement ascétique et dépouillé, soit par son aspect déroutant, qui s’explique souvent simplement par le fait que l’auteur ne sait pas écrire.

En fait, si j’ai bien compris, ce que Pierre Jourde reproche à beaucoup de romans actuels, en résumé et en substance, c’est d’être des produits marketing répondant à un cahier des charges et de manquer de naturel et de sincérité.

Pierre Jourde illustre ensuite ses propos dans une première partie regroupant des critiques plus ou moins acerbes de livres d’auteurs qui ont été très médiatisés à l’époque (grosso modo de 1997 à 2001). Ces critiques, abondamment illustrées d’extraits des livres évoqués et souvent mordantes, sont très drôles. J’ai beaucoup ri en les lisant, mais je n’ai pu m’empêcher d’éprouver un certain malaise, parce que je me demandais si je n’étais pas en train de me faire manipuler. En effet, je me suis fait la réflexion qu’il est tentant pour le lecteur, parce que ces critiques sont amusantes et que les extraits qu’il cite sont bien choisis et illustrent à merveille les reproches qu’il fait, de se dire que Pierre Jourde a raison et qu’on rit parce qu’on est un lecteur intelligent qui ne va pas se mêler au choeur de ceux qui encensent ces torchons indignes d’être considérés comme de la littérature. A partir du moment où j’ai commencé à me faire cette réflexion, je me suis mis à me demander si Pierre Jourde était de bonne foi, s’il n’en rajoutait pas des tonnes, dans l’optique, lui aussi, de faire parler de lui et de vendre, et quel crédit il faut accorder à ses propos.

Le problème, c’est que je ne suis pas en mesure de répondre à ces questions par moi-même car je n’ai lu que 3 des auteurs cités, et encore les romans que j’ai lus ne font pas partie de ceux critiqués dans ce livre. J’ai lu Windows on the world de Beigbeder. Bien que ce roman ne m’ait pas déplu, je ne l’ai trouvé ni excellent ni excessivement intéressant. Toutefois, je ne suis pas sûre que Beigbeder mérite le traitement que Pierre Jourde lui inflige ni que ses idées soient d’une telle indigence. D’Eric Holder, j’ai lu Mademoiselle Chambon, court récit qui m’a beaucoup plu. Et je trouve Pierre Jourde bien sévère avec lui. J’ai lu aussi quelque chose de Philippe Delerm, que j’avais bien aimé, mais qui m’a laissé un souvenir tellement impérissable que j’en ai oublié le titre. Et là j’ai été surprise, car Pierre Jourde est beaucoup moins méchant avec lui qu’avec d’autres et lui reconnaît plusieurs points positifs, notamment au niveau de la qualité de son écriture. De la même façon, j’ai été très étonnée par le chapitre sur Houellebecq car je m’attendais à une charge en règle alors que Pierre Jourde dresse un tableau en demi-tons et lui reconnaît certains talents. Ma propre expérience est donc bien insuffisante pour que je puisse trancher par moi-même les questions que je me pose, et je n’ai absolument aucune envie de lire les autres auteurs qu’il brocarde. Et aucune envie de pousser ma curiosité jusqu’au sacrifice.

En contrepoint la deuxième partie a pour but de donner quelques exemples d’auteurs représentatifs de ce qu’est la littérature contemporaine de qualité. Elle est consacrée à trois auteurs que Pierre Jourde admire visiblement et dont il fournit une analyse détaillée de l’oeuvre. J’avoue humblement que je n’avais jamais entendu parler de ces auteurs auparavant, et que je ne suis pas plus tentée de les lire que ceux que Pierre Jourde démolit au début de son livre. D’une part, parce qu’il ne fait pas mystère que ces auteurs, de par leur style très particulier notamment, sont assez illisibles, et d’autre part, parce que, en dépit de mes efforts sincères pour m’accrocher, j’ai eu énormément de mal à assimiler et retenir quelque chose de ces analyses qui m’ont profondément ennuyée.

Je suis donc très partagée. Je partage l’idée qu’on classe aujourd’hui dans la littérature des livres qui ne le méritent pas et j’ai du mal à trouver des auteurs contemporains. Mais n’est-ce pas un effet de ce réflexe bien humain du « c’était mieux avant ». Les romans d’Alexandre Dumas, d’Eugène Sue… qui étaient publiés au 19e en feuilletons dans les journaux ne sont-ils pas l’équivalent de ce que Pierre Jourde qualifie aujourd’hui de « littérature de grande consommation ». Ne risque-t-on pas, à vouloir être élitistes, de passer à côté de chefs d’oeuvre? Par ailleurs, il me semble que la lecture doit avant tout rester un plaisir. Je conçois que certains livres ne soient pas d’un abord facile, mais je ne me vois pas pour autant me forcer à lire des livres qui me rebutent, simplement parce qu’ils sont de la grande littérature.

Comme je le disais, beaucoup de questions et pas de réponses… Je me demandais si j’avais, en fin de compte, aimé le livre ou pas. A la réflexion, je crois que toutes ces interrogations (et beaucoup d’autres que je vous épargne) constituent un bon élément de réponse : je me suis sentie comme prise à partie et entraînée dans un débat, dans lequel je cherchais où j’avais envie de me positionner. Rares sont les livres qui me font un tel effet! A défaut d’avoir vraiment apprécié la lecture de ce livre, il s’est tout du moins avéré enrichissant et c’est déjà beaucoup.

Je tiens à rappeler, plus que jamais, que je ne prétends faire rien d’autre que simplement donner mes impressions de lectrice et à préciser que ce livre a obtenu le prix de la Critique de l’Académie française.

La littérature sans estomac
Pierre Jourde
Editions L’Esprit des péninsules
Collection L’alambic
et, en poche, chez
Pocket
Collection Agora

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9 commentaires pour La littérature sans estomac

  1. lechatmasque dit :

    En tout cas le titre est un gros pastiche – clin d’oeil de ‘La Littérature à l’estomac’ de Julien Gracq (1949). Merci pour tes avis de lectrice, toujours très intéressants…

  2. Estellecalim dit :

    Je m’étais servi de certains passages dans ma thèse, mais la densité du texte et le contexte de la thèse avait fait que je n’avais pas tout lu. Il faudrait sans doute que je le ressorte :)

  3. Marie dit :

    @lechatmasqué : Merci de ta gentillesse. Je ne connaissais pas du tout ce livre de Julien Gracq. J’ai cherché un petit peu sur le net et, effectivement, celui de Pierre Jourde semble une sorte d’écho à celui de Julien Gracq, à 50 ans d’intervalle. Ca me donne envie de le lire. Je trouvais Julien Gracq plutôt indigeste dans ma jeunesse, mais j’ai relu Le rivage des Syrtes il y a quelques années et ça m’a beaucoup mieux plu que la première fois.

    @Estellecalim : Et qu’avais-tu pensé de ces passages que tu as lus? C’est indiscret de te demander sur quoi portait ta thèse?

  4. Estellecalim dit :

    Pas du tout :) C’était une thèse qui portait sur le roman policier. Je m’étais donc surtout intéressée aux passages portant sur la comparaison entre la littérature et ce qu’on appelle la paralittérature. J’étais d’ailleurs assez d’accord avec toi. Son avis est très tranché et on sent le militant en lui. Et comme pour beaucoup de militant, il tourne plus ou moins ses arguments à son avantage. Disons que le fait d’être extrême semble être un moyen pour faire réagir les gens, quelque soit le sens de cette réaction.

  5. praline dit :

    Quels sont les noms des auteurs qu’il admire ? ça m’intrigue tout ça !

    • Marie dit :

      Alors… il en cite 4 :
      – Gérard Guégan, dont il parle du roman Les irrégulières paru en 2001 qui répond à un autre roman, Les irréguliers, paru en 1975. Ca a l’air intéressant mais il dévoile trop de l’histoire dans sa critique, ce qui a le don de me couper toute envie d’essayer.
      – Valère Novarina. Peut-être connais-tu ce dramaturge? Je n’en avais jamais entendu parler jusque-là mais j’ai croisé plusieurs fois son nom depuis. C’est celui dont Pierre Jourde dit qu’il est illisible… et effectivement ça a l’air space.
      – Eric Chevillard donc je viens de découvrir qu’il a un blog : http://l-autofictif.over-blog.com/
      – Jean-Pierre Richard, pour ses ouvrages de critique littéraire

  6. Irrégulière dit :

    Je suis allergique à Naulleau, donc j’avoue du coup avoir un a priori négatif sur Jourde…

    • Marie dit :

      Je n’ai pas la télé donc pas (trop) d’a priori sur Naulleau. De toute façon, le Jourde et Naulleau date d’il y a au moins 10 ans maintenant.

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