Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

Le narrateur, Hajime, qui a connu une enfance assez solitaire, se lie d’amitié avec Shimamoto-san à la fin de l’école primaire. Une complicité très étroite les unit et un sentiment amoureux commence à s’esquisser entre les deux enfants. L’entrée au collège les sépare et ils se perdent de vue rapidement. Après quelques aventures à la fin du lycée qui lui laissent un sentiment de culpabilité, et une douzaine d’années d’une vie qui le laisse insatisfait, la destinée d’Hajime prend une tournure plus heureuse : il rencontre une femme, l’épouse et fonde une famille, et devient propriétaire de deux clubs de jazz qui lui apportent épanouissement professionnel et aisance financière. C’est alors que Shimamoto-san resurgit dans sa vie.

Hajime possède quelques traits communs avec l’auteur : Haruki Murakami a été le gérant d’un club de jazz avant de se consacrer à l’écriture et est amateur de jazz. Je ne sais pas s’il existe d’autres liens entre son personnage et lui.

Disons-le tout de suite, c’est une très belle découverte. J’ai été séduite et émue à la fois. L’écriture est belle, simple et fluide. L’auteur de je ne sais plus quel blog comparait l’ambiance de ce roman à celle d’In the mood for love, film que j’avais adoré. Je trouve la comparaison assez juste. Le roman a la même tonalité douce et mélancolique. Les sentiments des personnages sont forts et passionnés, mais exprimés avec une certaine retenue.

En dépit d’une narration factuelle et dépourvue de pathos, le roman m’a paru très sensuel. Je fais évidemment allusion en particulier au léger érotisme de certaines scènes, mais j’entends ici la sensualité dans une acception plus large. C’est en effet un roman qui accorde beaucoup de place à ce qui réjouit et émeut les sens. Les exemples qui me viennent spontanément à l’esprit sont la musique et le rôle important que jouent certains morceaux de jazz dans l’histoire, ou bien le soin et la recherche apportés par Hajime à la conception de ses cocktails, mais il y aurait bien d’autres détails à citer.

Je me suis promenée un peu sur la blogosphère pour lire les billets qui ont pu être écrits sur ce livre. Il semble qu’il y ait quasiment autant d’interprétations du roman que de lecteurs. Sans doute parce que les thèmes abordés touchent à la sensibilité de chacun et que chaque lecteur peut vouloir apporter des réponses différentes aux questions que le livre soulève, en fonction de sa personnalité et de son vécu. La fin, très ouverte, peut également être interprétée de manières diverses et chacun peut imaginer à sa façon ce qui va advenir d’Hajime ensuite. Je ne peux donc apporter qu’un ressenti personnel et subjectif de plus.

Hajime et Shimamoto-san sont assez repliés sur eux-mêmes et vivent beaucoup dans leur monde intérieur, ce qui, dit Hajime, les fait parfois paraître froids et hautains aux yeux des autres. De son amie, il dit encore : « le mur défensif qu’elle avait construit autour d’elle était bien plus haut et solide que le mien », ce qui la rend encore plus distante et mystérieuse. Leur caractère peut refroidir certains lecteurs, mais moi ça m’a plutôt parlé. J’ai tout de suite éprouvé de l’empathie pour Hajime et me suis intéressée à ce qui lui arrivait.

Dans ce roman qui traite de la nostalgie et de l’idéalisation du passé, Shimamoto-san a l’immatérialité et la volatilité d’un rêve. A plusieurs reprises, on peut se demander si ses retrouvailles avec le narrateur sont la réalité ou juste un songe. Et pourtant, elle a une présence qui m’a semblé écraser Yukiko, l’épouse de Hajime. Celle-ci, en dépit de sa force, de sa maturité et de sa grandeur d’âme, m’a paru fade et inconsistante, comparée au fantôme du passé qu’est Shimamoto-san.

Hajime ressent douloureusement un manque dans sa vie. Il ne sait pas se livrer aux autres, et les membres de son entourage sont autant un mystère pour lui qu’il l’est pour les autres, parce qu’il ne cherche pas à s’intéresser à ce qu’ils sont vraiment, perdu qu’il est dans sa quête d’un idéal. Hajime est égoïste et immature, sans aucun doute, mais n’y a-t-il que cela?

Au-delà de l’histoire d’amour, le roman soulève une foule de questions sur le rapport aux autres et le sens de la vie. Que peut-on savoir et comprendre des autres? Peut-on ne pas être seul? La recherche d’une âme soeur, au sens de quelqu’un avec qui un individu puisse être lui-même et avec qui un réel échange soit possible, n’est-elle qu’une illusion? Hajime et Shimamoto-san ont-ils réalisé cet idéal dans leur enfance ou Hajime a-t-il embelli ses souvenirs? Qu’est-ce qu’être soi? Peut-on être heureux en faisant des compromis? Une vie sans compromis est-elle possible? Est-il légitime et souhaitable d’aspirer à se réaliser?

Ce livre constitue ma deuxième contribution au challenge Murakami de Martial.

J’avais prévu de repartir pour ma prochaine lecture dans un roman de l’autre Murakami (Ryu), mais Martial organise une lecture commune de La ballade de l’impossible, a priori prévue pour le 30 juin. Comme j’ai très envie de poursuivre ma découverte d’Haruki Murakami, je vais donc profiter de l’occasion et me joindre à la LC.

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4 commentaires pour Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

  1. Martial dit :

    Bonjour!

    Très jolie commentaire, je me suis permis de rajouter ta contribution!! :-)

    bonne journée

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