Mes hommes

« A quatre, cinq ans, je me sentais déjà agressée par les propos de mon entourage. J’interprétais déjà que les filles n’étaient jamais des enfants. Vouées au rebut dès la naissance, elles incarnaient une infirmité collective dont elles ne s’affranchissaient qu’en engendrant des fils. Je regardais les mères perpétrer cette ségrégation. A force d’observer leur monstruosité, leur perversion, d’essayer de comprendre leurs motivations, je m’étais forgé une conviction : ce sont les perfidies des mères, leur misogynie, leur masochisme qui forment les hommes à ce rôle de fils cruels. Quand les filles n’ont pas de père c’est que les mères n’ont que des fils. C’est qu’elles-mêmes n’ont jamais été enfant. Qu’ont-elles fait de la rébellion? »

Malika Mokeddem est née dans le désert algérien en 1949. Après avoir passé son enfance à s’évader dans les livres, elle étudia la médecine à Oran. Elle émigra ensuite en France où elle se spécialisa en néphrologie. Elle est installée depuis 1979 à Montpellier et a arrêté en 1985 d’exercer la médecine pour se consacrer à l’écriture. Ses romans qui ont pour cadre l’Algérie lui ont valu à plusieurs reprises des menaces de mort.

Dans Mes hommes, c’est son propre parcours qu’elle retrace. Si la progression du livre est globalement chronologique, les différents chapitres sont cependant thématique et centrés autour des hommes qui ont marqué sa vie : son père, dont elle aurait voulu être aimée, ceux qui l’ont aidée et guidée sur la route qu’elle s’était choisie, ceux qu’elle a aimés, ceux qu’elle aurait voulu aimer, ceux qu’elle a perdus, ceux qu’elle aurait voulu rencontrer…

Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un coup de coeur. L’écriture m’a par moment dérangée. J’ai eu l’impression que certains chapitres avaient été écrits sous le coup de l’émotion. Je pense notamment à celui dans lequel elle parle de son père et s’adresse à lui, dont certains passages semblent avoir été écrits avec une sorte de rage. Paradoxalement, j’ai trouvé que leur côté brut leur enlevait de la force et j’ai parfois peiné à les lire. J’ai eu un peu de mal à adhérer aussi sur le fond au début : elle me faisait l’effet d’être quelqu’un de très dur. Cependant cette impression s’est estompée au fur et à mesure de ma lecture, quand j’ai mieux connu son parcours et mieux compris ce qu’elle voulait dire.

Néanmoins, le manque d’enthousiasme que j’ai éprouvé dans les premiers chapitres s’est vite dissipé car j’ai été totalement séduite par sa personnalité que j’ai trouvée fascinante. Cette femme très brillante, qui cache sous sa carapace une grande sensibilité, a été dès son enfance une rebelle, refusant le destin des femmes de son village, cherchant refuge dans les livres et se construisant sa route par la force de sa volonté. C’est en fait plus la femme que le livre que j’ai eu plaisir et intérêt à découvrir et je suis curieuse maintenant d’essayer un de ses romans.

Je n’en dirai pas plus, je préfère lui laisser la parole pour vous donner une idée du ton et du contenu du livre. J’aurais presque envie de le citer en entier!

 « Nous sommes dans ma chambre à la cité universitaire. Tétanisé, pantelant, Saïd me dit : « Je t’aime. Je te respecte. Je ne peux pas te faire ça! » « Ca » c’est me faire l’amour. Jusqu’au bout. Un peu plus tard, lorsque la passion nous déborde, il murmure éperdu : « On va se marier. Comme ça on pourra. Je veux te faire ça avec les honneurs. » Les honneurs? C’est quoi les honneurs? L’assentiment religieux, social et une conjuration de youyous sadiques! Mais je n’ai aucune envie de me marier, moi! Je veux qu’on m’aime sans ce cirque. Sans inquisition. Saïd a une telle mine terrorisée que je le prends en pitié. Jamais je n’aurai mieux compris à quel point les hommes peuvent être, malgré toute apparence, aussi inhibés par le carcan de la tradition. »

« En s’activant autour de la cuisinière, Mus me raconte ses déboires parisiens. Son exaspération contre les policiers français : « Ils m’arrêtent pour me contrôler. Quand ils se rendent compte que je suis médecin, ils me présentent des excuses. Ca me rend encore plus fou de rage. Pourquoi m’avez-vous arrêté? Et pourquoi présentez-vous des excuses après? »

« Bien avant les attentats terroristes, près de soixante-quinze pour cent des étudiants qui partent à l’étranger avec une bourse de l’Etat ne reviennent pas en Algérie. A cause de cette chape de plomb des années soixante-dix : aucun droit à la libre expression, à la contestation. Les persécutions. La généralisation à toutes les instances du pouvoir de la hogra, terrible mot alliant injustice et humiliation. Quand le mépris, la brimade, la confiscation de la liberté s’érigent en lois. »

 « Mus est aussi libre que Saïd est entravé par sa famille. Aussi brun que l’autre est blond. Mus me ressemble tant. Alors je décrète qu’il est l’autre amour jamais connu, l’amitié. Mais une prodigieuse amitié. Forcément. Je ne me demande pas si c’est vraiment de l’amitié, cette intensité. Est-ce que l’amitié c’est l’amour privé de sexe? C’est l’amour tenu à disponibilité? Tisonné par l’espoir : peut-être un jour? Celui-là, certainement mais de façon inconsciente. Maintenant, je le pense. »

 « Pendant mon adolescence, le libraire de Béchar est mon principal fournisseur en livres. Enchanté par ma boulimie de lecture, il me prête des livres. Il se comporte en bibliothécaire : « Ah, ma fille! Si au lieu de faire tant de bêtises dans les rues, tous ces crétins se mettaient à lire un peu, l’Algérie serait demain une grande nation. Tu as plus besoin des livres que moi de l’argent. Et puis, je sais que tu me les rendras intacts. Allah est grand. » »

« Ce que l’on nomme le hasard n’est que le fruit, parfois masqué, inconscient, de nos aspirations. »

Mes hommes
Malika Mokeddem
Grasset ou Livre de Poche

 

 

 

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7 commentaires pour Mes hommes

  1. Estellecalim dit :

    J’ai lu l’interdite il y a plusieurs années, et ça m’avait beaucoup plu. C’est aussi une histoire forte, largement inspirée de la vie de cette auteure et c’était une vraie découverte. :)

  2. Ping : L’heure du bilan | Et puis…

  3. Eva Poulo dit :

    en tout les œuvres de Malika Mokeddem sont toutes extraordinaires, moi je fais mon mémoire de master sur son 6 em roman n’zid, il est vraiment magnifique.

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