Balzac – Correspondance avec Zulma Carraud

Zulma Tourangin a fait la connaissance de Balzac par l’intermédiaire de la soeur de celui-ci, Laure, dont elle était une amie d’enfance. En 1816, âgée de 20 ans, elle épousa le capitaine d’artillerie Carraud. Lorsque, 10 ans plus tard, Laure Surville et son mari viennent s’installer à Versailles, ils se retrouvent voisins des Carraud, qui demeurent à Saint-Cyr. Quand Balzac rend visite à sa soeur, il fait souvent une halte chez les Carraud. Et c’est à Saint-Cyr qu’il écrit les premières pages de La peau de chagrin.

En 1830, Louis-Philippe monte sur le trône et Carraud perd son poste à Saint-Cyr. Il est nommé l’année suivante inspecteur de la Poudrerie d’Angoulême. Le ménage Carraud y restera jusqu’à la fin de 1833, où ils s’installent à Frapesles, dans la propriété du père de Zulma qui vient de décéder.

En dépit de l’éloignement, l’amitié qui lie Zulma et Balzac reste étroite et se traduit par l’intense correspondance qu’ils échangent. Balzac lui rend également visite et, pendant quelques années, il ira régulièrement se ressourcer chez les Carraud. Il y travaille et y puise de l’inspiration. En 1831, Balzac rencontre à la Poudrerie un commissaire des poudres, M. Grand-Besançon, qui a voyagé en Asie. De leur conversation naîtra le Voyage de Paris à Java. Une anecdote rapportée par Zulma a été incorporée dans les Contes drôlatiques. La Grenadière fut écrite en une nuit à la Poudrerie. Plus tard, lorsqu’il écrira Illusions perdues, dont le héros, Lucien de Rubempré, est originaire d’Angoulême, il se souviendra de ses propres séjours en cette ville :

« Je voudrais savoir le nom de la rue par laquelle vous arriviez sur la place du Mûrier et où était votre ferblantier; puis le nom de la rue qui longe la place du Mûrier et le Palais de Justice et menait à la première maison de M. Bergès; puis le nom de la petite rue qui mène au Minage et qui avoisine le rempart, qui commence auprès de la porte de la cathédrale, et où était cette grande maison où nous avons entendu quelquefois jouer du piano.

[…] Si le commandant me fait un plan grossier, ce n’en sera que mieux. » (26 juin 1836)

De façon générale, les demandes pratiques de Balzac abondent dans ses lettres : il s’adresse aux Carraud pour se constituer un service de vaisselle, pour avoir du papier, projette de les associer à des sociétés qu’il veut créer. Mais, bien plus qu’un support matériel, Zulma est pour lui un support moral. Auprès d’elle, Balzac s’épanche :

 » Mon Dieu! je voudrais bien être à la Poudrerie! Mais le moyen? Je n’ai pas encore un volume de réimprimé des Chouans, j’ai encore douze à treize feuilles du Médecin de campagne à terminer, j’ai cent pages à fournir ce mois-ci pour la Revue de Paris. Pour achever tout cela, ne suis-je pas forcé de rester à Paris? Puis les affaires d’argent, dont les difficultés vont croissant, parce que les besoins sont fixes et les recettes sont frappées d’anomalie autant que les comètes! […]

Quant à l’âme, je suis profondément triste. Mes travaux seuls me soutiennent dans la vie. Il n’y aura donc pas de femme pour moi dans le monde? Mes mélancolies et ennuis physiques deviennent plus longs et plus fréquens; tomber de ces travaux écrasants à rien! n’avoir pas près de soi cet esprit si doux et si caressant de la femme, pour lequel j’ai tout fait! » (février 1833)

Il parle de son emploi du temps :

« Il faut vous dire que je suis enfoncé dans un travail exhorbitant. Ma vie est changée mécaniquement. Je me couche à six heures du soir ou sept heures, comme les poules; l’on me réveille à une heure du matin, et je travaille jusqu’à huit heures; à huit heures, je dors encore une heure et demie; puis je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur, et je m’attelle à mon fiacre jusqu’à quatre heures; je reçois, je prends un bain ou je sors, et, après dîner, je me couche. Il faut mener cette vie-là pendant quelques mois pour ne pas me laisser déborder par mes obligations. » (mars 1833)

Au fil des années, si Balzac va conserver l’habitude de dormir de 18h à minuit, le travail va occuper une partie de plus en plus importante de son temps de veille. Sa puissance de travail est cependant phénoménale, et pendant des années, l’inspiration ne lui fera jamais défaut : en janvier 1834, il écrit « je suis hébété d’idées qui affluent ».

Zulma lui prête toujours une oreille attentive et inquiète, et constitue pour lui un soutien sans faille :

« Mon Dieu, Honoré, que ma dernière lettre a dû vous paraître extravagante! C’est qu’aussi Laure m’avait réellement épouvantée. Je voyais vos pensées, saisies par le froid des affaires dans leur vol, se condenser et retomber lourdement sur les presses et les rames de papier de votre imprimeur. Puis, ne sais-je pas la mobilité, la succession rapide de vos sensations, et aussi combien vous êtes accessible au découragement? Car, cher, vous êtes courageux pour supporter les piqûres des mille épines qui se trouvent au fond de toutes choses, mais vous n’êtes point philosophe; non, ne secouez pas ainsi la tête, vous n’êtes point philosophe. Après cela, peut-être est-il bien que vous ne le soyez pas; peut-être cette disposition d’esprit nuirait-elle à la sublimation continuelle du vôtre? » (1er février 1833)

Zulma lit toutes les oeuvres de Balzac qu’elle peut se procurer, les conserve religieusement, les relit pour mieux les comprendre. Elle fait souvent part de son admiration, mais n’hésite pas à critiquer lorsqu’elle n’aime pas :

« Ferragus est superbe, mais il a des tâches qu’il faut lui enlever, parce qu’elles dénottent de l’irréflexion et que ça ne vous va pas. La grisette est de trop, toujours. Vous avez voulu placer la lettre trouvée en mauvais lieu. Vous vous êtes sacrifié à cela. Mais c’est une discussion longue ; je ne l’entamerai dans une lettre qu’alors que j’aurai perdu l’espoir de la soutenir de vive voix avec vous. Hors la grisette, parfaite du reste en son genre, mais hors-d’oeuvre là, tout est admirable. » (2 août 1833)

De la même façon, elle n’hésite pas à le réprimander lorsqu’elle est en désaccord avec ses démarches politiques (Zulma est républicaine, alors que Balzac, qui a cherché un moment à se faire élire comme député, est légitimiste), mais aussi et plus souvent sur son mode de vie :

« Est-ce écrire que le faire le couteau sous la gorge, et pouvez-vous parfaire une oeuvre que vous avez à peine le temps d’écrire? Vous êtes ruiné, dites-vous, mais, cher Honoré, à votre début dans la carrière, qu’aviez-vous? Des dettes. Aujourd’hui, des dettes aussi; mais combien le chiffre en est différent! Et pourtant que n’avez-vous pas gagné depuis ces huit ans, et croyez-vous qu’il fallût de semblables sommes à un homme de pensée pour vivre? Ses jouissances devaient-elles être si matérielles? Honoré, quelle vie vous avez faussée, et quel talent vous avez arrêté dans son essort! » (7 octobre 1836)

Balzac ne tient que parfois compte des critiques de son amie. Plus souvent, il tente de justifier ses choix. Mais leur estime mutuelle n’est jamais affectée par leurs désaccords. Zulma l’explique ainsi :

« Je compte si bien sur votre amitié et je vous connais si bien que je ne crains pas, toute infime que je suis, de critiquer vos ouvrages, vos actions, sans la moindre appréhension de refroidissement de votre part. Nous sommes d’opinions différentes en tout, parce que nous sommes placés différemment dans le monde, et que nous sommes de complexion différente aussi. Mais cela ne touche en rien le sentiment que ressent un noble coeur pour un autre digne de le comprendre. »

L’essentiel de leur correspondance a été échangé dans les années 1830. Ensuite, Balzac, de plus en plus écrasé de travail, est de moins en moins disponible et, même lorsque Zulma séjourne à Versailles où son fils aîné est en pension, Balzac, qui demeure alors à Sèvres, ne parvient qu’exceptionnellement à se libérer pour la voir. Zulma, craignant de le déranger et occupée par ses activités familiales et domestiques et ses ennuis de santé, écrit de moins en moins. Cependant, si leurs échanges de lettres se sont fait beaucoup plus rares au fil des années, ils n’ont jamais cessé. En 1845, Balzac dédie à son amie La maison Nucingen. En mars 1850, Balzac est à Wierzschownia, chez Mme Hanska. Il voit enfin son rêve se réaliser lorsqu’il épouse celle-ci, 18 ans après le début de leur correspondance. Balzac pense aussitôt à sa vieille amie :

« J’ai remis jusqu’aujourd’hui à répondre à votre bonne et adorable lettre, car nous sommes de si vieux amis que vous ne pouvez apprendre que de moi le dénouement heureux de ce grand et beau drame de coeur qui dure depuis seize ans. Donc, il y a trois jours, j’ai épousé la seule femme que j’aie aimée, que j’aime plus que jamais et que j’aimerai jusqu’à la mort. Cette union est, je crois, la récompense que Dieu me tenait en réserve pour tant d’adversités, d’années de travail, de difficultés subies et surmontées. Je n’ai eu ni jeunesse heureuse, ni printemps fleuri; j’aurai le plus brillant été, le plus doux de tous les automnes. Peut-être, à ce point de vue, mon bienheureux mariage vous apparaîtra-t-il comme une consolation personnelle, en vous démontrant qu’à de longues souffrances, la Providence a des trésors qu’elle finit par dispenser. »

Un peu plus loin dans sa lettre, il invite Zulma à venir se ressourcer dans la maison qu’il vient d’acheter à Paris :

« J’ai fait cela, jadis! je me suis retrempé pour les luttes, à Saint-Cyr, à Angoulême, à Frapesle, et j’y ai puisé des forces, j’y ai eu le spectacle de ce qui me manquait, j’y ai abreuvé mes désirs. Vous saurez combien c’est doux, et vous apprendrez par vous-même tout ce que vous avez été, sans le savoir, pour moi, enfant maltraité, travailleur incompris, accablé, pendant tant de temps, sous la misère physique et morale. Ah! je n’oublie pas vos maternités, votre sympathie divine pour les souffrants! Aussi, en pensant à tout ce que vous valez, à la façon dont vous vous colletez avec l’adversité, moi qui me suis tant mesuré avec ce rude adversaire, je vous dirai que j’ai honte de mon bonheur en vous sachant malheureuse; mais nous sommes tous deux plus haut que ces petitesses du coeur. […]

Donc, dès que vous voudrez venir à Paris, vous y viendrez, sans même nous prévenir. Vous viendrez rue Fortunée. C’est mon droit. Je vous rappelle ce que vous avez dit un jour de moi à Angoulême, lorsque, brisé d’avoir fait Louis Lambert, malade, et vous savez comment, je craignais la folie, je parlais de l’abandon où l’on laisse ces malheureux : « Si vous deveniez fou, je vous garderais! » Jamais ce mot, votre regard ni votre expression n’ont été oubliés. Tout cela est encore en moi comme au mois de juillet 1832. C’est en vertu de ce mot-là que je vous réclame aujourd’hui, car je suis presque fou de bonheur. »

Malheureusement, Balzac ne revit pas son amie car il décéda peu après son retour en France, le 18 août 1850. Zulma lui survécut près de 40 ans et s’essaya elle aussi à l’écriture : elle est l’auteur de nombreux livres pour enfants, dont certains sont encore édités de nos jours.

Cette Correspondance a été publiée en 1951 mais il est encore possible d’en trouver des exemplaires en cherchant un peu. Elle mérite d’être lue à plus d’un titre : elle renseigne le lecteur sur la genèse et l’écriture de nombreuses oeuvres de Balzac, ainsi que sur les intentions de l’auteur, et elle lui fait partager la vie quotidienne de l’écrivain. Mais elle permet également de découvrir une personnalité féminine intéressante et touchante, et une très belle histoire d’amitié.

Ce livre constitue ma deuxième participation à mon challenge Balzac.

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8 commentaires pour Balzac – Correspondance avec Zulma Carraud

  1. les Livres de George dit :

    Billet très intéressant (comme toujours aurais-je tendance à rajouter!!!) ! j’adore les correspondances car on a l’impression, l’illusion folle que ces lettres nous sont un peu destinées aussi et surtout parce qu’on pénètre dans le quotidien des auteurs ! la correspondance de Sand est fabuleuse pour cela aussi !
    Quel homme ce Balzac, quelle capacité de travail, c’est fou !

    • Marie dit :

      Oui, c’est tout à fait ce que j’aime dans les correspondances aussi.
      Une capacité de travail phénoménale et une volonté impressionnante. Mais, ce qui m’amuse, c’est lorsqu’il en rajoute un peu, comme lorsqu’il se plaint auprès de Zulma Carraud de son travail acharné alors qu’il est en Italie avec la comtesse de Castries… Il a souvent fait ce genre de petit mensonge à Mme Hanska aussi.

  2. grillon dit :

    Très beau résumé qui donne envie de se procurer ce volume en effet encore disponible à un prix raisonnable ! Et de lire les livres pour enfants écrits par Zulma … c’est un prénom original !
    Très bonne semaine :-D !

    • Marie dit :

      Je ne sais pas d’où vient ce prénom de Zulma. Je ne pense pas avoir croisé dans mes lectures d’autre personnage historique qui le porte. Je crois qu’il y a de bonnes chances que cette correspondance te plaise si tu décides de te la procurer.
      Bonne semaine à toi aussi!

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