César Birotteau

La vie a réussi à César Birotteau : ce parfumeur, devenu riche grâce à deux produits qu’il a fabriqués et commercialisés, doit à sa probité d’avoir été nommé juge au tribunal de commerce, puis maire adjoint de son arrondissement parisien. Au début du roman, cet homme, également heureux en ménage, vient de recevoir la légion d’honneur, et il s’apprête à donner un bal dans son appartement qu’il souhaite agrandir. Alors que sa femme, Constance, inquiète de lui voir des rêves de grandeur, le presse de se retirer à la campagne, César Birotteau veut confier à son caissier Anselme Popinot, jeune homme secrètement amoureux de la fille de son patron, la commercialisation d’une huile pour les cheveux.

Dès les premières pages, Balzac laisse entendre au lecteur que son héros est au faîte de sa gloire, et que sa chute est proche. Birotteau s’est en effet laissé entraîner dans un alléchant projet de spéculation immobilière par des associés malhonnêtes.

Etant en retard dans ma lecture et dans la publication de ce billet, je n’ai pas pris le temps de faire de recherches approfondies à propos de César Birotteau. J’ai cependant croisé à plusieurs reprises ce roman, qui fait partie des Scènes de la vie parisienne, dans la correspondance de Balzac avec Zulma Carraud. C’est en effet à Frapesles, chez Zulma, qu’il a été conçu en 1833, et c’est là que Balzac projetait de le finir en 1837. Il en a été empêché par sa charge de travail. La rédaction de César Birotteau a été assez chaotique : il devait initialement être publié en feuilleton dans Le Figaro mais parut finalement en volume, ce qui obligea Balzac à l’allonger, dans un délai assez court.

Le roman ne se ressent cependant pas de ces contraintes éditoriales et ça a été un grand plaisir pour moi de le relire (j’oublie très vite, je suis bon public). Je me suis fait la réflexion au cours des premières pages qu’on est là bien loin des clichés de descriptions assommantes de Balzac, puisque ça démarre sur les chapeaux de roue et de façon assez comique. Constance se réveillant en pleine nuit constate que son mari ne dort pas à ses côtés. Après avoir imaginé les pires malheurs, elle le découvre en train de calculer les dimensions de la pièce voisine, armé d’un mètre et complètement débraillé en dépit du froid.

« – Tiens, mimi, couvre-toi donc, dit-il. – Vingt-deux sur vingt-huit, reprit-il en continuant son monologue, nous pouvons avoir un superbe salon.
– Ah çà! Birotteau, te voilà donc en train de devenir fou? Rêves-tu?
– Non, ma femme, je calcule.
– Pour faire tes bêtises, tu devrais bien au moins attendre le jour, s’écria-t-elle en rattachant son jupon sous sa camisole pour aller ouvrir la porte de la chambre où couchait sa fille. »

César Birotteau est un homme qui a réussi grâce à son bon sens et à son sens des affaires, mais qui est un peu bête, et de ce fait, ridicule. Balzac voulait rendre ce personnage attachant pour ses lecteurs, et il a finalement eu l’idée d’en faire un modèle d’honnêteté, et donc un martyr. Pour ces raisons, en dépit du malheur qui s’abat sur le héros, le roman n’est pas une tragédie noire. Si l’honnêteté de Birotteau lui a valu des inimitiés et si son manque de défiance l’a fait s’engager dans un traquenard, ses bons sentiments lui valent aussi de solides soutiens, de la part de gens tout aussi vertueux que lui. Et, en parallèle, le roman est parsemé d’éléments comiques, tenant pour beaucoup au ridicule de Birotteau. Il a, par exemple, inventé une phrase pompeuse dont il est très satisfait pour annoncer et justifier sa nomination à la légion d’honneur, et qu’il répète à qui veut l’entendre, sans toujours réussir à se faire écouter. Cette phrase revient comme un fil rouge tout le temps de la préparation du bal. Et, finalement, un procureur général va exprimer la même chose de façon beaucoup plus adroite, ce qui fait s’exclamer à Birotteau : « Cette phrase est meilleure que la mienne ».

Aux côtés du héros, le lecteur a le plaisir de retrouver de nombreux personnages récurrents de la Comédie Humaine : le frère de Birotteau est le personnage principal du Curé de Tours, Anselme Popinot réapparaît dans d’autres romans, mais on croise aussi dans César Birotteau le juge Popinot, oncle d’Anselme, l’avoué Derville, le journaliste Finot, le représentant de commerce Gaudissart, qui n’est pas encore illustre, les usuriers Gobseck et Gigonnet, les banquiers Keller et Nucingen, et je pourrais continuer la liste. Pour ma part, j’ai le vertige devant l’ampleur de l’oeuvre de Balzac et la complexité de la société qu’il a créée. On trouve également dans César Birotteau de savoureux portraits comme celui du propriétaire Molineux, à la fois repoussant et comique.

Mais César Birotteau est également- beaucoup – un roman économique. Il faut parfois s’accrocher un peu pour bien saisir les montages financiers qui nous sont expliqués en détail, mais c’est un document très intéressant pour comprendre les ressorts économiques de l’époque (qui n’ont pas tant changé). Il y est en effet question de spéculations commerciales, immobilières, des façons de placer son épargne, de dépôt de bilan et même d’utilisations de traites qui sont toujours d’actualité (le système utilisé dans l’énorme arnaque au fisc du Sentier qui a eu lieu il y a une dizaine d’années est parfaitement décrit par Balzac dans, je crois, Illusions perdues). J’ai bien aimé tous ces détails techniques, non seulement parce que ces questions économiques m’intéressent et m’amusent, mais aussi parce que j’ai l’impression d’y retrouver l’homme derrière l’écrivain : Balzac aimait boursicoter et était à l’affut de spéculations susceptibles de l’enrichir, même si les quelques affaires auxquelles il a participé ont plutôt au contraire contribué à l’endetter.

Le roman est également très intéressant au niveau des techniques de vente, car on voit Anselme démarrer son commerce d’huile pour les cheveux et chercher à faire connaître celle-ci. L’histoire se passe autour de 1820, et l’époque nous est décrite un peu comme à la charnière de deux générations. Pour vendre l’huile, Popinot et ses complices Gaudissart et Finot vont jouer à la fois sur le fait que la recette est reprise d’écrits de l’Antiquité et sur l’approbation reçue par un chimiste de l’Académie des Sciences.

« Ah! ah! là est le succès. La science moderne est d’accord avec les habitudes des anciens. On peut s’entendre avec les vieux et avec les jeunes. Vous avez affaire à un vieillard : « Ah! Ah! monsieur, les anciens, les grecs, les Romains, avaient raison, et ne sont pas aussi bêtes qu’on veut le faire croire! » Vous traitez avec un jeune homme : « Mon cher garçon, encore une découverte due au progrès des lumières, nous progressons. Que ne doit-on pas attendre de la vapeur, des télégraphes et autres! »

Par ailleurs, Popinot va miser sur un contenant de forme originale, sur les affiches, sur des insertions dans les journaux, et va avoir recours à un représentant de commerce, toutes techniques dont César Birotteau n’avait pas eu l’idée.

Je vais m’arrêter là parce que j’ai déjà été très longue, mais il y a beaucoup à dire sur ce roman très riche qui allie une intrigue dramatique à une leçon d’économie et une étude de moeurs, dans une histoire sans temps morts et très joliment écrite.

Ce roman a, évidemment, été lu dans le cadre du Challenge Balzac avec Nathalie et Céline.

Cet article, publié dans Lectures, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

12 commentaires pour César Birotteau

  1. les Livres de George dit :

    Cela fait longtemps que je n’ai pas lu de romans de Balzac, mais c’est toujours un plaisir de retrouver les personnages d’un roman à un autre ! ainsi Popinot se retrouve aussi dans « la cousine Bette », un roman sombre mais aussi très intéressant ! un billet très complet qui me donne envie de m’y remettre ! comme je le disais à Nathalie, j’ai remis la main sur un petit carnet de lecture consacré à Balzac… peut-être en ferais-je des billets pour le blog et cela me permettra d’entamer ton challenge !

    • Marie dit :

      Ah! L’odieuse cousine Bette! Je me souvenais bien avoir croisé l’oncle Popinot mais je ne me rappelais plus qu’on retrouvait le neveu ailleurs. Inversement, j’ai été tout étonnée de croiser dans César Birotteau des personnages de La maison du chat qui pelote dont j’avais gardé un vague souvenir.
      Je suis contente que tu aies envie de t’y remettre. Ce serait chouette que tu partages avec nous un peu du contenu de ton carnet de lecture.

  2. nathalie dit :

    Beau billet. C’est vrai que l’entrée en matière est rapide pour un Balzac (si on compare avec les Illusions perdues ou Le Père Goriot par exemple). Le rythme en général est rapide, et les dialogues bons. C’est peut-être par celui-ci qu’il faudrait commencer pour lire Balzac. En plus l’évocation du commerce est très riche et nuancée.

    • Marie dit :

      Je me disais justement qu’il serait peut-être pas mal pour aborder Balzac, parce que facile d’accès. L’idée n’est peut-être pas mauvaise puisque tu l’as eue aussi!

  3. c’est une de mes prochaines lectures balzaciennes, mais alors quand, je ne sais pas !!!

  4. Ping : Point sur mes challenges en cours | Et puis…

  5. Ping : L’heure du bilan | Et puis…

  6. Ping : Le colonel Chabert | Et puis…

  7. Ping : Ferragus | Et puis…

  8. J’ai beaucoup aimé ce roman, moi aussi, et je suis ravie d’avoir pu entamer ce Challenge Balzac …
    Bravo pour ton article, très complet et détaillé !
    Bonne soirée !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s