Les Rendez-vous de l’histoire – samedi 15 octobre

Initialement, je voulais assister à un débat sur la question du voile mais j’ai commencé à faire la queue trop tard, si bien que l’amphi a été complet alors que j’étais encore bien loin de la porte. J’ai dû me rabattre sur un plan B mais, bien que les débats auxquels j’ai assistés ce jour-là étaient bien éloignés du thème de l’année (l’orient, donc), ils n’en ont pas moins été très intéressants.

La presse fait-elle de l’histoire?

Ce débat était animé par Jean Birnbaum, qui dirige Le Monde des livres. Etaient présents autour de lui :
– Nicolas Offenstadt, un historien qui collabore, entre autres, au Monde des livres,
– Antoine de Baecque, un autre historien qui collabore au Monde des Livres mais qui a, auparavant, été rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, puis des pages culture de Libération,
– Jean Lebrun, agrégé d’histoire, qui a longtemps animé des émissions sur France Culture, et qui a désormais repris La marche de l’Histoire, sur France Inter
– Jean-Noël Jeanneney, ancien secrétaire d’Etat et ancien directeur de la BNF, qui anime actuellement Concordance des temps sur France Culture.

 Tous ont raconté leurs parcours, souvent avec humour, et c’était très intéressant. Il y a eu un léger désaccord entre les intervenants, sur la question de savoir si les métiers d’historien et de journaliste présentaient plutôt des similitudes et des différences. Alors que Jean Lebrun est d’avis que les deux métiers réclament les mêmes qualités : altérité et curiosité, Antoine de Baecque et Nicolas Offenstadt ont plutôt relevé les différences. Pour le premier, il y a une divergence de temporalité, le rythme d’écriture de l’historien étant radicalement de celui du journaliste, qui travaille dans l’urgence. Le second, se positionnant en temps qu’historien, a été jusqu’à parler d’un travail de traduction qu’il doit faire pour s’adresser aux journalistes. Cette traduction commence dès le choix des livres à proposer pour le Monde des livres, un essai excellent d’un point de vue historiographique n’intéressant pas forcément les journalistes ni le grand public. La façon de parler d’un ouvrage historique dans un journal, pour lequel il faut soigner l’écriture et la chute, est également totalement différente de celle adoptée dans une revue savante, pour laquelle le fond prime sur la forme. Jean Birnbaum en a profité pour se plaindre de ce que les jeunes historiens, aussi brillants soient-ils, écrivent mal, ce à quoi il lui a été rétorqué que les journalistes ont une orthographe de plus en plus mauvaise!

Nicolas Offenstadt a également défendu d’une façon qui m’a réjouie l’importance de l’histoire dans notre société. Il a rappelé qu’elle donne aux gens des clés sur le passé qui leur permettent de comprendre le présent et de prendre position. Il a été jusqu’à la qualifier d’arme critique, en ce sens qu’elle donne des outils aux gens pour aiguiser leur sens critique et prendre de la hauteur afin d’analyser les événements contemporains avec un certain recul.

 

La virilité, une question d’époque?

C’est la conférence que j’attendais avec le plus d’impatience! Elle avait pour but de présenter un monument de 1 600 pages en 3 tomes qui vient de sortir : une Histoire de la virilité. Cet ouvrage, auquel ont collaboré une quarantaine d’auteurs renommés, a été dirigée par Georges Vigarello pour le premier tome (de l’Antiquité au 18e siècle), Alain Corbin pour le deuxième tome (19e siècle) et enfin Jean-Jacques Courtine pour le troisième et dernier tome (20e et 21e siècle). Si je ne connaissais pas ce dernier, qui est un spécialiste du corps, les deux autres noms m’étaient en revanche familiers.

Georges Vigarello, qui a également travaillé sur le corps, mais aussi sur l’apparence et l’hygiène, est notamment l’auteur de Le propre et le sale, d’une Histoire des pratiques de santé, d’une Histoire de la beauté et d’une passionnante Histoire du viol, que j’ai chroniquée ici. Alain Corbin a publié de nombreux ouvrages centrés sur la société du 19e siècle : Le miasme et la jonquille, L’avènement de la société des loisirs : 1850-1960, Les filles de noce : misère sexuelle et prostitution au 19e siècle, ou encore L’harmonie des plaisirs : les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, que je suis en train de lire. Je l’ai découvert avec Le destin retrouvé de Louis-François Pinagot, pour lequel il a choisi au hasard une personne dans des archives départementales et a essayé de faire sa biographie. Bien que l’histoire contemporaine ne soit pas trop ma tasse de thé, j’avais beaucoup aimé ce livre et espérais voir son auteur. Il n’a malheureusement pas pu être présent, mais Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello étaient bien là, et ils se sont révélés captivants.

 La virilité est apparue chez les grecs. Si elle se manifeste de différentes façons selon les lieux et les époques (par exemple, dans l’Antiquité on tolérait que la puissance sexuelle masculine s’exerce sur des adolescents ou des « non-citoyens », le christianisme a mis fin à ces pratiques), elle peut se définir en trois points :
– elle se caractérise par un comportement qui est celui de la domination et de la puissance, y compris physique
– cette puissance se manifeste vis à vis de la femme
– elle ne caractérise que les individus formés

Ce modèle s’est transmis avec tellement d’efficacité que nous n’en sommes jamais sortis. Pour expliquer cette domination du féminin sur le masculin, les deux auteurs ont renvoyé à Françoise Héritier qui explique qu’elle s’appuie sur :
– la force physique,
– des qualités morales dont l’homme fait la preuve dans l’affrontement (maîtrise de soi, courage),
– l’exercice de la puissance sexuelle.
Ces principes régissent non seulement la domination des hommes sur les femmes, mais également la hiérarchie des hommes entre eux. Ce qui fait l’efficacité de ce modèle c’est qu’est ancrée la conviction qu’il s’appuie sur une nature éternelle. Françoise Héritier voit dans la domination masculine une compensation au fait que les femmes peuvent enfanter et que ce sont elles qui mettent au monde les enfants mâles. De là vient l’importance de la transmission de la virilité aux garçons par les enfants, qui permet de perpétuer la virilité entre mâles.

La virilité s’est longtemps exprimée dans l’affrontement. Puis, à partir de la Renaissance, puis avec le développement de la vie de Cour, la notion de maîtrise de soi a pris de plus en plus d’importance. Les Lumières et la Révolution française auraient pu être le moyen d’en finir avec la virilité. Mais, au contraire, les représentations des hommes et des femmes se sont mises à changer : la physiologie de la femme la prédispose à enfanter, ce qui laisse la sphère sociale à l’homme. L’asymétrie homme-femme s’installe de façon définitive. Le 19e siècle, qui repose dessus, est celui de la virilité triomphante.

La première guerre mondiale a représenté un tournant: elle a marqué le triomphe de l’acier sur la chair, portant un rude coup à la virilité guerrière : la fragilité du corps masculin ne pouvait plus être niée. Un peu plus tard, le symbole de virilité qu’était l’ouvrier (avec comme modèle absolu Stakhanov) a été défait par la mécanisation.

On peut voir dans l’apparition des super-héros dans les années 30s et 40s et dans leur succès qui ne s’est jamais démenti depuis, le reflet des inquiétudes masculines et de la contradiction entre le désir de puissance de l’homme et son impuissance dans la vie réelle.

La deuxième moitié du 20e siècle a été marquée par l’obtention de droits pour les femmes. Les femmes ont complètement occupé l’espace public, ce qui fait que la position de l’homme est d’emblée vécue comme menacée, et ça c’est nouveau. Cependant, la virilité qu’on considère aujourd’hui comme en crise, l’a en fait toujours été au fil des siècles. En effet, cette nécessité de puissance et de perfection implique qu’il puisse y avoir fragilité, ce qui a toujours généré des inquiétudes et des angoisses. Les deux intervenants l’ont qualifiée d’idéologie d’homme âgé et de l’inéluctable (car relevant du type : « c’était mieux avant »).

La conférence s’est achevée sur une question à propos de l’affaire DSK. Sans se prononcer aucunement sur le fond, mais en se référant uniquement à la couverture médiatique de l’affaire, l’auteur de l’Histoire du viol a indiqué que l’importance accrue que notre société attache à l’individu fait que les gestes non voulus qui attentent à la pudeur ne sont plus acceptés, et il a conclu en disant qu’il était temps!

La conclusion que je ferais moi de cette passionnante conférence, c’est que je sais ce que je vais demander au Père Noël cette année!

 

 

 Espions et policiers sont-ils des objets d’histoire « légitimes »?

 Les invités de ce débat étaient Sébastien Laurent, qui travaille sur l’histoire du renseignement et dont le nouvel ouvrage, Les espions français parlent, va sortir à la fin du mois, et René Lévy, co-auteur d’une Histoire des polices en France.

 Ces deux thèmes n’ont été qu’assez peu étudiés par les historiens jusqu’à présent. D’une part parce qu’ils font « sales » et pas sérieux : ce sont des sujets de romans ou de films, pas de recherche. D’autre part, parce que peu d’archives étaient accessibles : outre le délai nécessaire pour que les archives soient consultables, les archives antérieures à 1870 ont brûlé dans l’incendie de l’Hôtel de Ville et les archives de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle ont été volontairement brûlées à l’approche des allemands pendant la première guerre mondiale. Quant aux archives de l’entre deux guerres, elles ont été volées par les allemands, puis récupérées par les russes qui ne les ont rendues à la France que dans les années 90s. Néanmoins des documents étaient disponibles aux archives nationales ou départementales sans que personne ne cherche à les consulter.

L’essentiel des documents publiés jusqu’à présent consiste en des mémoires d’anciens de la police et du renseignement. Si la crédibilité de ces écrits peut être sujette à caution, ils n’en demeurent pas moins intéressants pour l’historien dans la mesure où ils renseignent sur la façon dont leur auteur concevait sa fonction et sa mission.

Une question ayant porté sur les pratiques clandestines (écoutes, fichages, fonds spéciaux…), René Lévy a expliqué qu’on pouvait constater une sorte de cycle : naissance de pratiques illégales secrètes, régularisation administrative interne de celles-ci, légifération pour mieux encadrer et contrôler ces pratiques : on les restreint à un domaine particulier… qu’on cherche ensuite à étendre.

La tendance que les deux intervenants observent aujourd’hui est celle d’une privatisation de la police et du renseignement. La croissance exponentielle du secteur de la surveillance et du gardiennage est caractéristique de ce phénomène.

Bien que ce ne soient pas des sujets qui m’attirent particulièrement à la base, je suis encore une fois tentée!

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4 commentaires pour Les Rendez-vous de l’histoire – samedi 15 octobre

  1. cette histoire de la virilité m’intrigue beaucoup…

  2. yuko dit :

    Des problématiques intéressantes ! C’est gentil de nous les faire partager :)

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