Les Rendez-vous de l’histoire – dimanche 16 octobre

Pour ce dernier jour, les conférences se sont interrompues pendant l’heure du déjeuner et c’est malencontreusement le moment auquel je suis arrivée. Il a bien fallu s’occuper pour patienter… et c’est là que la razzia redoutée sur les livres jeunesse et BDs a eu lieu! Les conférences ont, heureusement, repris vers 14h, ce qui m’a empêché d’être exposée à de nouvelles tentations.

Presse et caricature à l’aube de l’ère médiatique contemporaine

Je n’ai malheureusement retenu du titre que les mots « ère médiatique contemporaine », oubliant qu’ils étaient précédés du mot « aube ». De ce fait, alors que je m’attendais à un exposé sur la caricature dans la presse politique actuelle, j’ai été un peu déçue de réaliser que les intervenants centraient leurs propos sur le 19e siècle. Ce premier moment de déception passé, j’ai écouté de mon mieux car, ayant pas mal lu les auteurs du 19e siècle, certains des journalistes, caricaturistes et journaux de cette époque me sont un peu familiers.

 L’un des deux intervenants, Dominique Kalifa, qui a dirigé La civilisation du journal – Histoire de la presse française au 19e siècle, a posé le contexte général en retraçant brièvement les grandes lignes de cette histoire de la presse.

On a assisté à une floraison de titres après la révolution française. Ceux-ci ont néanmoins évolué au cours du siècle puisqu’on est passés d’une presse « de discussion » à une presse d’information, sous l’influence des journaux étrangers. La presse était soumise à la censure et c’est sous le premier empire et le début du second empire que celle-ci s’est le plus fait sentir. Cependant, les journalistes ont toujours trouvé les moyens de la contourner, en utilisant des sous-entendus, plaisanteries et la caricature. Une loi de juillet 1881 offrit enfin aux journaux une liberté quasiment intégrale.

 Au cours de la première moitié du 19e siècle, le lectorat de ces journaux était assez réduit, car ils étaient chers. Les plus importants ne tiraient pas à plus de 10 000 à 12 000 exemplaires. Les lecteurs étaient plutôt urbains et aisés. Cependant, les journaux passaient souvent de main en main ou pouvaient être consultés dans des cabinets de lecture, ce qui élargissait leur lectorat.

A la fin du siècle, la population était alphabétisée, les journaux étaient devenus moins chers et ils étaient bien mieux distribués du fait des progrès des moyens de transport. Ils bénéficiaient donc d’une distribution beaucoup plus large.

En parallèle, la presse régionale s’est développée. Alors qu’au début du siècle les journaux régionaux se contentaient souvent de copier les nouvelles des journaux parisiens avec un décalage, le développement du télégraphe leur a permis d’accéder aux informations en même temps que les publications de la capitale.

Le deuxième intervenant a un curriculum vitae assez original. Fabrice Erre a en effet la double casquette d’historien et de dessinateur. Curieusement, cette double compétence lui nuit plus auprès des éditeurs de BDs qu’auprès des universitaires. Il était invité parce qu’il vient de publier Le règne de la poire – Caricature de l’esprit bourgeois de Louis-Philippe à nos jours. Le titre vient évidemment du fait que Louis-Philippe était caricaturé sous la forme d’une poire, le terme de poire n’ayant pas à l’époque les sens figurés péjoratifs qu’il a aujourd’hui. L’inventeur de la poire est Charles Philippon, qui a fondé plusieurs journaux satyriques auxquels ont collaboré Daumier… mais aussi mon cher Balzac! (Quand je vous disais que j’étais en pays de connaissance!)

Il y a eu dans les années 1830s pas moins de 13 journaux satyriques en France, tous inspirés de La caricature et du Charivari (le journal de Philippon). Ces journaux mêlaient les caricatures à des textes virulents. Ces journaux, encore plus cher, avaient un tirage encore plus limité que la presse classique : La caricature, à son plus fort tirage, se vendait à 1 000 exemplaires. Mais ces journaux circulaient beaucoup et ils ont influencé la presse classique qui s’est également mise à utiliser ce type de référence. Bien que la caricature soit un phénomène qui soit identifié à l’esprit français, elle s’est très rapidement répandue hors des frontières.

Et du coup j’ai bien envie de découvrir le travail de cet historien atypique!

 

 

La famille – archétype des sociétés?

Cette conférence réunissait encore deux intervenants. Le premier, Didier Lett, auteur de Famille et parenté de l’occident médiéval, a expliqué qu’on a généralement l’idée qu’on est passés d’une famille communautaire à une famille nucléaire (parents + enfants) et que c’est avec cette apparition de la famille nucléaire à l’époque moderne que les gens se sont mis à aimer leurs enfants. Les médiévistes se sont donc penchés sur la famille pour creuser cette idée, qui s’avère fausse… et moi j’aurais bien aimé en apprendre un peu plus sur la question, il va falloir que je fasse quelques recherches bibliographiques!

Le deuxième intervenant, et de loin le plus bavard, était une célébrité : Emmanuel Todd, auteur notamment de Après l’empire : essai sur la décomposition du système américain. Il était venu parler de son dernier ouvrage, L’origine des systèmes familiaux, dans lequel il cite notamment l’ouvrage de Didier Lett. Cet ouvrage est la synthèse de nombreuses années de réflexion sur les structures familiales. Il est parti de la constatation qu’il a faite qu’à chaque système politique correspond un type de famille. Ainsi la carte du communisme se superpose bien avec celle des familles communautaires. Il est parvenu à la conclusion que le modèle familial archaïque est le modèle nucléaire, et que les autres modèles sont des innovations qui se sont répandus dans les endroits où elles ont rencontré le succès. C’est une théorie intéressante… mais je n’ai pas suivi la conférence jusqu’au bout car il y en avait une dernière que je ne voulais pas rater!

 

La route des épices

 Pas facile de résumer ce débat de bavards passionnants, l’arbitre, Bruno Laurioux, ne résistant pas lui-même à mettre son grain de sel dans la conversation sur son sujet de prédilection : la nourriture au Moyen Age! Les invités étaient Mohamed Houbaida, un historien marocain, Farouk Mardam-Bey (que j’avais déjà pu entendre l’avant-veille parler de la littérature arabe), qui est non seulement éditeur mais aussi écrivain et auteur de livres de cuisine, et Michel Balard, médiéviste spécialiste de la Méditerranée orientale.

Le mot « épice » vient du latin species qui désigne une espèce de chose. A partir du Moyen Age, on a commencé à utiliser le mot pour désigner les plantes utilisées pour la cuisine et la pharmacopée, en occident comme en orient. On dispose de livres de recettes orientaux remontant jusqu’au 10e siècle dans lesquels un intérêt considérable est porté aux couleurs. Pour colorer un plat en jaune, on utilisait le safran, pour faire du vert, du persil et de la coriandre, et on pouvait obtenir du rouge avec des griottes. Il y a eu une sorte de révolution verte dans le monde arabe au cours des 8e-11e/12e siècles : on a à cette époque essayé d’acclimater des plantes exotiques et des plantes locales ont, au contraire, migré vers l’occident, comme les abricots, les épinards, les asperges ou le riz. C’est aussi l’époque où la canne à sucre a commencé à être exploitée dans les pays arabes, si bien que le sucre, bon marché, a rapidement concurrencé le miel.

En orient comme en occident, au Moyen Age, les épices sont un produit de luxe et leur consommation est ostentatoire. Elle est réservée aux catégories sociales les plus élevées. Au Maroc, le couscous à la cannelle est un plat de paradis, réservé à la classe sociale la plus haute. Tous les livres de cuisine dont on dispose, que j’évoquais plus haut, regroupent des recettes inventées à l’usage des califes. Elles seraient immangeables aujourd’hui car faites avec beaucoup trop d’épices et de sucre. On sait mal en revanche ce que mangeaient les gens du peuple, on ne peut que le deviner grâce aux allusions qu’on trouve dans la littérature. En France, on n’employait des épices variées que dans l’aristocratie, le peuple n’avait accès pratiquement qu’au poivre. C’est pour cette raison que, à la fin du Moyen Age, l’aristocratie a délaissé le poivre au profit d’autres produits, comme le gingembre ou le sucre.

Jusqu’au début du 13e siècle, les épices venant de Chine passaient par l’Inde, voyageaient par voie maritime jusqu’à la Mer rouge et remontaient le Nil jusqu’à Alexandrie. L’arrivée des mongols, qui prirent Bagdad et sécurisèrent les routes terrestres modifia cet itinéraire : les commerçants voyagèrent alors par le Don, la Volga, la mer d’Aral et le désert de Gobi jusqu’à la Chine. L’arrivée au pouvoir en 1368 en Chine de la dynastie Ming, qui ferma le territoire aux occidentaux, modifia encore le trajet et obligea à un retour à la route maritime initiale.

Au Moyen Age, les marchands maghrébins participaient au commerce des épices, surtout par voie terrestre. Mais, à l’ère moderne, à mesure que s’opérait l’expansion européenne, le commerce fut monopolisé par les européens et les maghrébins devinrent de plus en plus de simple consommateurs. Le thé, par exemple, fut introduit au Maghreb par les anglais au 18e siècle. La consommation de café au Maroc est très récente : elle date du protectorat français. Il y eut au Maroc au 19e siècle un débat pour savoir s’il était ou non licite de boire du thé. Beaucoup de marocains buvant du vin discrètement, le thé fut vu comme un moyen de les détourner du vin.

Il fallut beaucoup de temps pour que les légumes américains soient acclimatés en Méditerranée orientale. La tomate ne s’est implantée en Syrie qu’au 19e siècle. Le seul légume qui a été très vite adopté est le piment, qui est à la fois un légume, une épice et un colorant. Il est de ce fait devenu très vite indispensable dans la cuisine méditerranéenne.

Farouk Mardam-Bey observe une standardisation des goûts culinaires aujourd’hui qui le désole. Il voit un décalage entre une haute cuisine qui cherche à rehausser le goût de chaque aliment et une cuisine populaire affadie. Il a pris l’exemple de ses enfants qui mettent du ketchup partout ou celui des pays du Golfe, où l’on mange aujourd’hui indien et où la cuisine locale tend à disparaître.

Mohamed Houbaida se plaint, quant à lui, de la trop forte consommation de sucre au Maghreb, notamment dans la pâtisserie, qu’il juge préjudiciable pour la santé.

Enfin une idée communément reçue a été démentie : les épices n’étaient pas utilisées au Moyen Age pour masquer le goût des viandes de gibier faisandées. En effet, il n’existe aucune preuve, ni archéologique, ni comptable, ni littéraire, que les classes élevées consommaient beaucoup de gibier. Elles consommaient plutôt de la viande de boucherie et de la volaille. Paradoxalement, le gibier a été plus consommé au 17e-18e siècles, époque où la consommation d’épices était en baisse.

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