Une vieille maîtresse

« – Si nous avons cessé de nous aimer, du moins nous sommes restés sincères. On ne trompe pas quand on a l’âme un peu haute et quand d’ailleurs on ne s’aime plus. Ce soir, Vellini, j’étais venu pour faire ce que je n’ai pas fait avec toi chaque fois que je t’ai quittée, pour te dire un suprême et dernier adieu.
– La force de ton âme t’abuse, Ryno, – fit-elle avec une foi désespérée, – si tu crois à des adieux éternels. Tu me reviendras! Je te le dis sans frémissement de joie, sans orgueil, sans triomphante jalousie : tu passeras sur le coeur de la jeune fille que tu épouses pour me revenir. »

Ryno de Marigny est fiancé à Hermangarde de Polastron. Celle-ci est la jeune fille idéale : pure, vertueuse, noble et riche. De plus, il s’agit d’un mariage d’amour, les deux fiancés étant très épris l’un de l’autre. La grand-mère d’Hermangarde, qui l’a élevée, voit dans ce projet de mariage l’accomplissement de sa mission. Elle a cependant été mise en garde par sa vieille amie, la comtesse d’Artelles : Marigny est sans le sou et joueur, et c’est qui plus est un libertin. On raconte, en effet, qu’il entretient depuis 10 ans une liaison avec une espagnole qui n’est ni jeune ni belle, et qu’il a brisé plus d’un coeur pour revenir à cette femme. Mais la marquise de Flers juge Marigny digne de sa confiance et le pense capable d’apporter le bonheur à sa petite-fille. Celui-ci se montre en retour d’une parfaite franchise avec elle, jusqu’à faire à sa future grand-mère le récit de sa liaison avec Vellini.

Le fait d’avoir une mémoire de poisson rouge offre cet avantage que je suis bon public : je ne me souvenais plus du tout de l’histoire et l’ai complètement redécouverte. En revanche, j’avais gardé le souvenir du plaisir que j’avais eu à lire Barbey d’Aurevilly et j’ai retrouvé celui-ci intact. Une vieille maîtresse est un grand roman, écrit magistralement et finement analysé sur le plan psychologique.

L’auteur a mis beaucoup de lui-même dans ce roman entamé en 1845 et achevé en 1849. La liaison de Marigny avec Vellini fait écho à une relation amoureuse sensuelle et destructrice que lui-même a vécue (j’avoue que, à voir ses portraits, j’ai un peu de mal à l’imaginer en don Juan). Il a commencé l’écriture d’Une vieille maîtresse peu de temps après avoir rompu. Dans un deuxième temps, il a été puiser dans sa jeunesse pour écrire la deuxième partie, qui a pour cadre la Normandie, dans la région de Carteret où lui-même a passé son enfance. Il a visiblement pris plaisir à faire surgir de sa mémoire ces lieux où il a grandi et les légendes qui y sont attachées.

Alors, évidemment, il y a de longues descriptions, mais, outre qu’elles sont très belles, elles se justifient par le fait que le cadre est un élément essentiel du récit. L’hiver est pour les jeunes époux une saison propice à des moments intimes dans la chaleur du foyer, mais il les isole et les laisse face à face. Et la nature et les phénomènes météorologiques s’accordent avec les sentiments des personnages, la violence des émotions et des événements. En effet, outre son style que je trouve merveilleusement beau, ce qui caractérise pour moi Barbey d’Aurevilly, c’est le rythme de ses récits : il va conduire le lecteur à travers de longs chapitres descriptifs et, tout d’un coup, l’action s’emballe et les événements se succèdent.

Le roman repose sur l’opposition entre Hermangarde, la blonde, qui est dépeinte comme un ange, et la brune espagnole, Vellini, associée au diable. De fait, Marigny semble s’être engagé dans cette passion avec sa maîtresse comme on signe un pacte avec le diable : chacun a bu le sang de l’autre. C’est ce qui fait que Vellini considère leur liaison comme une fatalité, comme quelque chose d’indissoluble (ainsi que le montre l’extrait que j’ai cité au début). On peut donc voir une dimension fantastique dans le roman, d’autant plus que l’utilisation faite par l’auteur de certaines légendes normandes laisse planer une ambiguité. Mais les aspects qui semblent fantastiques peuvent également, pour la plupart, s’expliquer de façon naturelle, ce qui fait que l’on peut tout aussi bien choisir de voir Une vieille maîtresse comme le récit psychologique que Barbey d’Aurevilly s’était initialement proposé d’écrire.

J’aurais tendance à penser qu’à cette opposition ange/démon se superpose la classique dualité vierge/putain. Alors qu’Hermangarde est la jeune fille pure, Vellini (qui a d’ailleurs la réputation d ‘avoir été une femme de moeurs légères) règne sur Marigny par les sens et sait être toutes les femmes en une (Barbey d’Aurevilly emploie à un moment le terme de « maîtresse-sérail »). La marquise de Flers, femme de l’ancien régime qui n’a pas peur d’appeler un chat un chat et a su dès le départ soumettre à ses désirs un mari bien plus âgé qu’elle, est fière de l’éducation d’Hermangarde, qui a une innocence qu’elle n’a pas, et qu’elle juge meilleure qu’elle-même. Néanmoins, Hermangarde est beaucoup moins bien armée que sa grand-mère : en raison de sa perfection même, et du fait qu’elle réunisse toutes les qualités de la jeune fille à marier idéale, il paraît difficile qu’elle ne semble pas, à terme, insipide pour un homme face à la sensualité, à l’imprévisibilité et aux caprices d’une Vellini. Et, si l’auteur nous la peint comme une jeune femme admirable, j’ai trouvé pour ma part ses réactions dans la deuxième partie du roman assez bêtes.

Dans cette histoire d’amour d’une grande intensité dramatique, une touche de légèreté et d’humour est apportée par Mme d’Artelles et son vieux soupirant, le vicomte de Prosny. Mme d’Artelles, soucieuse du bonheur d’Hermangarde, cherche à convaincre son amie, la marquise de Flers, de renoncer à ce mariage et, pour trouver des arguments solides, envoie le vicomte en mission. Celui-ci se rend donc à plusieurs reprises chez Vellini, dans le but de tirer d’elle des informations, mais il est terriblement maladroit. Ce personnage assez grotesque rapporte ses échecs à Mme d’Artelles avec moult médisances et les échanges épistolaires des deux conspirateurs sont très drôles.

Ce roman a été lu dans le cadre du challenge Barbey d’Aurevilly organisé par Charly (un jour, je mettrai mes logos de challenge à jour…).

Cet article, publié dans Lectures, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

23 commentaires pour Une vieille maîtresse

  1. estellecalim dit :

    J’adore Barbey et ce roman est l’un de mes préférés. Il y a un Dumas qui s’intitule Pauline et s’appuie sur une trame un peu similaire, mais c’est Barbey qui gagne la comparaison :)

  2. mazel dit :

    je suis en retard pour le lire… j’essaie ce mois-ci,
    bonne journée
    bises

  3. Encore un roman lu pendant mes études de lettres, et comme toi j’ai une mémoire de poisson rouge donc je me souviens surtout que j’avais beaucoup aimé et que je l’avais conseillé à l’époque à une amie ! J’aime beaucoup Barbey aussi, même si son style n’est pas toujours facile !

  4. Diane dit :

    J’avais beaucoup aimé ce livre même si cette vision un peu manichéenne blonde angélique / brune tentatrice a pu me déranger au début mais au final tout est amené très finement. Ce billet me rappelle d’ailleurs que je voulais absolument lire un autre livre de Barbey d’Aurevilly. Un conseil ?

  5. Aaliz dit :

    Je l’avais lu en lecture imposée au lycée … ça remonte donc !
    Mais je me souviens que j’avais adoré. Je me souviens aussi que la première moitié du livre avait été fastidieuse mais quelle récompense ensuite ! En tout cas les 3/4 de la classe n’ont jamais réussi à aller jusqu’au bout. Résultat : la prof en a laissé tomber l’étude. Je lui en avais voulu à l’époque …

    • Marie dit :

      Je peux comprendre que certains aient eu du mal : il y a tout de même pas mal de description. Mais c’est vrai que c’est dommage d’avoir laissé tomber. C’est un si beau livre!

  6. Céline dit :

    J’avais beaucoup aimé ce roman quand je l’ai lu aussi ! J’aime beaucoup le style de Barbey. C’est une écriture très riche, très complexe, dans laquelle je me love comme dans du velours …
    Ton billet parle très bien de l’opposition entre la vierge et la putain, qui est à la base du roman. On ne veut épouser que la Vierge, mais comment vivre sans la Putain ?

    • Marie dit :

      Tout comme toi, j’adore son style et je me régale à le lire.
      Pour l’opposition entre la vierge et la putain, je ne voulais pas trop en dire pour ne pas spoiler, mais ça m’a effectivement sauté aux yeux comme le point central sur lequel repose le récit. Je ne crois pas que j’avais eu la même impression la première fois que je l’avais lu, il y a bien des années. J’ai même eu l’impression cette fois que j’étais passée à côté de pas mal de trucs la premières fois que je l’avais lu. Outre le fait que j’ai vieilli et vécu entretemps, je pense que certaines de mes lectures récentes, et en particulier le livre d’Alain Corbin que je lis actuellement, n’y sont pas étrangers. Comme quoi on gagne à relire!

  7. Sév dit :

    Ton billet me donne très envie de lire cet auteur, même si j’ai un peu peur de la difficulté de son écriture ! Je n’ai lu au lycée qu’une de ses nouvelles (Le plus bel amour de Don Juan), mais j’avais bien aimé.

    • Marie dit :

      Ce n’est pas qu’elle est difficile, c’est qu’il y a des changements de rythme, des passages lents et tout d’un coup les événements se succèdent. Si tu as un doute, tu peux essayer quelque chose de moins long, des nouvelles ou Une histoire sans nom ou L’ensorcelée par exemple.

  8. Yspaddaden dit :

    Quel plaisir de découvrir ton blog avec ces lectures qui me donnent envie de retourner vers les classiques de la littérature française que je ne lis plus. Et ce compte-rendu des Rendez-Vous de l’Histoire, bravo ! J’habite à côté mais n’y vais pas, beaucoup trop de monde pour moi désormais.

  9. Yuko dit :

    Le film ne m’a pas laissé un souvenir impérissable; peut-être que j’aurai plus de chance avec le roman…

  10. Ping : Point sur mes challenges en cours | Et puis…

  11. Ping : L’heure du bilan | Et puis…

  12. Ping : La fille aux yeux d’or | Et puis…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s