Raffles hotel

L’une des choses que je retiendrai de cette année en matière de lecture est ma découverte des deux Murakami. Curieusement, c’est au moins médiatisé et au plus torturé des deux que va ma préférence. Je l’ai découvert au printemps avec Les bébés de la consigne automatique, j’ai poursuivi cet été avec Ecstasy, et j’ai donc continué sur ma lancée avec ce roman. Mon choix s’est porté sur celui-ci parce que j’avais lu qu’il était plus accessible que les autres et je me demandais ce que ça pouvait donner. Eh bien, on ne peut pas dire que l’atmosphère y soit tellement plus saine et joyeuse que dans les précédents!

Le roman repose sur trois personnages. On découvre d’abord Kariya, qui a été photographe de guerre, notamment au Vietnam, et qui en a gardé des images tellement marquantes qu’il a au fond de lui ce qu’il appelle un gouffre intérieur qu’il cherche à combler. Alors qu’il est en voyage à New York, il reçoit la visite de Moeko, une actrice qui lui demande de le prendre en photo. Après une brève liaison, Kariya la quitte pour partir à Singapour, sous un faux prétexte. Moeko, voulant le retrouver, se rend également à Singapour, descend au Raffles Hotel et s’octroie pour l’aider dans ses recherches les services d’un jeune guide touristique, Takeo.

Ce qui rend l’atmosphère du roman assez malsaine, c’est le personnage de Moeko. Elle a un monde dans sa tête, ou plutôt derrière ses oreilles : c’est une station balnéaire désertée qu’elle cherche à peupler. Actrice de génie, perpétuellement en représentation, d’apparence frêle et fragile, Moeko est attirée par le mal, d’autant plus s’il est gratuit. C’est un personnage à la fois attirant et repoussant. Pour moi, elle est folle.

Malgré un certain sentiment de malaise que j’ai encore ressenti à la lecture de ce roman, j’ai, cette fois encore, beaucoup aimé… et j’en suis toujours aussi étonnée! Je serais bien en peine d’expliquer ce qui m’a plu à l’exception d’un point, qui tient à la structure du roman. Celui-ci a trois narrateurs, qui sont les trois personnages que j’ai cités. Le narrateur change à chaque chapitre. Mais l’histoire n’est pas linéaire : lorsqu’un nouveau chapitre démarre, on revient en arrière pour revivre la scène qui nous a été exposée par le narrateur précédent à travers le regard du nouveau narrateur. Ce qui fait qu’on voit les scènes de différents points de vue et à différents niveaux : ce que chacun des personnages dit, ce qu’il pense réellement, comment il croit que son interlocuteur a interprété ses paroles et comment l’interlocuteur les a réellement reçues et comprises. Bien loin que ce soit lourd et ennuyeux, j’ai trouvé ça très intéressant et j’ai regretté que le roman soit aussi court, non pas pour savoir ce qui se passe ensuite, mais pour prolonger encore un peu ces monologues qui se répondent.

Quelques mots à propos du Raffles hotel, tout de même : j’ignorais totalement qu’il s’agissait d’un hôtel qui existe réellement! Ce célèbre palace, ouvert en 1887, tire son nom de Thomas Stamford Raffles, un naturaliste britannique qui a fondé Singapour en 1819. J’aurai au moins appris quelque chose!

Quant à Murakami, je compte m’attaquer maintenant à la suite d’Ecstasy, Melancholia, qui constitue le deuxième volume de sa trilogie Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort. Tout un programme!

Raffles hotel
Murakami Ryû
Editions Picquier

P.S. : Je ne sais pas du tout pourquoi la police de ce billet est différente de celle de d’habitude et je n’ai pas le courage de me pencher sur la question dans l’immédiat!

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6 commentaires pour Raffles hotel

  1. jerome dit :

    J’aime beaucoup Murakami que j’ai découvert à la publication de son 1er roman Bleu presque transparent. Le second, La guerre existe aussi au-delà de la mer ne m’a laissé aucun souvenir. Mes titres préférés : Les bébés de la consigne automatique, 1969 (un récit autobiographique sur sa jeuness), Lignes (un roman polyphonique extrêmement bien construit), Miso Soup et Parasites. J’ai aussi lu Raffles Hotel que je trouve trop « raffiné » pour ud Murakami et j’ai commencé la trilogie dont tu parles avec Ecstasy qui m’est littéralement tombé des mains. Une déception telle que je me suis juré depuis de ne plus rien lire de cet auteur.
    Malgré tout, j’ai replongé en septembre en achetant son nouveau roman « Chansons populaires de l’ère Showa ». JE vais peut-être m’y plonger pendant les fêtes.
    Tout ça pour dire qu’à mes yeux c’est un auteur important mais qui s’est peut-être laisser enfermer dans la case « auteur sulfureux qui doit toujours choquer davantage » d’où l’impression caricaturale que donnent certains romans. Enfin, c’est juste mon modeste avis.

    • Marie dit :

      J’ai lu que 1969 dénotait par rapport à ses autres livres par son ton plus « joyeux ». C’est vrai?
      Même si je n’en ai lu que peu de lui, j’ai eu effectivement ce sentiment qu’il en faisait un peu trop dans la noirceur. J’aurais donc bien tendance à penser que tu as raison. En tout cas, je prends note de tes préférés pour mes prochaines lectures.
      Qu’est-ce qui fait qu’Ecstasy t’a autant déplu?

  2. jerome dit :

    1969 n’a en effet rien à voir avec ses autres productions, c’est un récit d’enfance (ou plutôt d’adolescence) très classique et finalement assez drôle.
    Concernant Ecstasy, pour ce que je m’en souviens, le coté SM avec maîtresse de cérémonie et esclaves corvéables à merci m’avait fortement déplu. Je n’avais trouvé aucun sens au récit, ce qui pour moi est rédhibitoire. Oscillant sans cesse entre l’écoeurement et l’ennui profond, j’avais préféré abandonné en cours de route sans aucun regret. Mais si tu te lances dans cette lecture, je lirais avec plaisir ton analyse qui pourrait être fort différente de la mienne.

    • Marie dit :

      Ca me plairait bien de lire 1969 pour voir.
      J’ai beaucoup aimé Ecstasy mais je serais incapable de dire pourquoi. C’est marrant parce du coup mon billet doit avoir l’air assez négatif. Je me suis demandé en le lisant quel était l’intérêt de tout ça et si l’une des motivations de Murakami n’était pas simplement de choquer le lecteur. En ça je rejoins ce que tu disais. Mais à la différence d’un Douglas Kennedy qui y va avec de gros sabots, par exemple, je trouve que ses romans sont habilement constrits.

  3. Kaeru dit :

    Depuis ma lecture des Bébés de la consigne automatique » qui m’avait fatiguée, j’ai un peu de mal avec Ryu Murakami. J’avais adoré « Bleu presque transparent » mais j’ai l’impression d’être trop « veille » pour ces romans. Le trip malsain ne me dérange, et les tentatives pour choquer me fatigue juste. Du coup… ça me soule :P
    Mais comme pas mal de ses romans sont quand même sur mes étagères, je vais m’y coller. J’apprécie son écriture et son style. Ta critique de Raffles Hotel me motive bien !

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