Les hommes aussi s’en souviennent

« Monsieur le Président, mesdames, messieurs, si j’interviens aujourd’hui à cette tribune, ministre de la Santé, femme et non-parlementaire, pour proposer aux élus de la nation une profonde modification de la législation sur l’avortement, croyez bien que c’est avec un profond sentiment d’humilité devant la difficulté du problème, comme devant l’ampleur des résonnances qu’il suscite au plus intime de chacun des Français et des Françaises, et en pleine conscience de la gravité des responsabilités que nous allons assumer ensemble. »

C’est par ces mots que débute le discours prononcé par Simone Veil le 26 novembre 1974 devant les députés afin de leur présenter le projet de loi qui devait rendre l’avortement licite. Ce discours est reproduit dans son intégralité dans ce petit ouvrage paru 30 ans plus tard, en novembre 2004. Il est suivi d’une interview de Simone Veil dans laquelle elle rappelle l’historique de la législation sur l’avortement, raconte comment la loi a été conçue, rédigée et défendue et explique sa position sur le sujet.

Il y avait une dizaine de livres avant celui-ci au sommet de ma PAL et je ne pensais le lire que dans quelques semaines mais j’ai fait, pour une fois, une exception à mon processus psychorigide de dépilage de ma PAL en raison de l’actualité politique.

Simone Veil est une femme que j’ai toujours admiré, parce qu’elle est intelligente et courageuse et qu’elle m’a donné l’impression de faire partie des rares politiciens qui cherchent plus à se rendre utile qu’à acquérir et conserver du pouvoir. Elle obtint son baccalauréat à 16 ans en mars 1944 et fut arrêtée le lendemain. Déportée comme l’ensemble de sa famille, elle fut incarcérée avec sa mère et sa soeur à Auschwitz. Seule sa soeur et elle en revinrent. De retour en France en 1945, elle reprit ses études. Diplômée en droit et de Sciences Po, elle abandonna son projet de devenir avocate pour se consacrer à la magistrature, profession qu’elle exerça jusqu’à ce qu’elle devienne ministre en 1974. Sa carrière de magistrate se fit dans l’administration pénitentière, où elle s’intéressa au sort des grandes délinquantes et des prisonnières algériennes, pendant la guerre d’Algérie, puis à la Direction des affaires civiles, où elle travailla à la modernisation du droit de la famille. En 1979 elle quitta le gouvernement pour conduire, à la demande de Giscard d’Estaing, la liste UDF pour les élections au parlement européen. Elle fut présidente du parlement européen de 1979 à 1982. Ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la ville de 1993 à 1995, elle fut membre du conseil constitutionnel de 1998 à 2007 et siège à l’Académie française. Elle s’est également engagée dans les années 90s pour soutenir la parité, faisant partie d’un groupe d’une dizaine de femmes anciens ministres, tant de droite que de gauche, qui ont ensemble fait paraître dans l’Express en 1996 un manifeste réclamant un tiers de femmes dans chaque assemblée. Mais c’est évidemment la loi sur l’avortement qui a le plus marqué les esprits.

Jusqu’en 1974, l’avortement était un délit. Le code pénal prévoyait des sanctions à l’encontre tant des femmes qui avortaient que des personnes qui les y aidaient. Il y avait cependant environ 300 000 françaises qui avaient recours à l’avortement chaque année (nous en sommes aujourd’hui à 200 000 avortements par an et ce chiffre est constant). Les plus aisées allaient à l’étranger ou dans des cliniques privées qui pratiquaient les avortements clandestinement, les plus pauvres se débrouillaient comme elles pouvaient, avec les conséquences néfastes que cela pouvait engendrer.

Ce qui me frappe, dans le discours de Simone Veil, c’est que ses propos sont extrêmement prudents et modérés. Il n’y est aucunement question des droits des femmes, seulement de la détresse des femmes amenées à accomplir ce geste. Elle se positionne en termes d’intérêt pour la société : la légalisation n’aura pas d’impact négatif sur la démographie. Au contraire, un avortement pratiqué dans de mauvaises conditions risque de rendre la femme stérile. La loi existante, qui condamnait l’avortement, n’était plus applicable, il était donc mauvais de conserver une loi qui était ridiculisée parce que constamment bafouée. Et pourtant, en dépit de cette prudence et de cette modération, les réactions des députés ont été d’une violence redoutable.

L’assemblée nationale ayant alors une majorité de droite, on aurait pu s’attendre logiquement à ce qu’elle soutienne ce projet de loi proposé par un gouvernement de droite. Or c’est le contraire qui s’est produit. Simone Veil a bénéficié du soutien de la gauche, alors que la droite était divisée. Elle a donc dû subir de son propre camp propos sexistes et haineux. Le comble : elle a été comparée tant par certains députés que dans les nombreuses lettres injurieuses qu’elle a reçues aux nazis.

Ce qu’explique Simone Veil dans l’interview, c’est que la formulation de la loi et sa présentation ont été calculées de façon à ce que la loi soit malgré tout acceptable et passe coûte que coûte. Ce qui était essentiel, à ses yeux, c’était que l’avortement devienne légal dans tous les cas et ne soit pas limité à un certain nombre de situations particulières. Pour atteindre cet objectif, elle a lâché du lest sur ce qui lui semblait devoir coincer et qu’il valait mieux remettre à plus tard. Et sa tactique a réussi puisque la loi a été promulguée en 1975.

Le remboursement par la sécurité sociale est l’un des points qu’elle a préféré remettre à plus tard. La loi de 1975 se borne à prévoir une aide pour les femmes les plus démunies. Et le remboursement a effectivement été acquis peu de temps après, en 1982. Simone Veil déclare à ce propos :

« Quand la ministre des Droits de la femme, Yvette Roudy, suivant les engagements pris par François Mitterrand pendant sa campagne, proposera au Parlement, en 1981, le remboursement de l’IVG, cela me paraîtra aller de soi. La loi avait définitivement été adoptée en 1979, acceptée largement par l’ensemble des Français. On ne risquait plus que des assurés sociaux renvoient leur carte pour signifier leur refus de financer l’avortement. »

A mes yeux, le remboursement par la sécurité sociale de l’avortement est fondamental parce qu’il est l’une des garanties du droit des femmes à disposer de leur propre corps.

Je ne saurais trop vous recommander la lecture de ce petit ouvrage, d’à peine une centaine de pages, qui se lit très vite et qui est très instructif.

Et ça me permet de valider une troisième lecture pour le Challenge Justice de Yuko!

 

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11 commentaires pour Les hommes aussi s’en souviennent

  1. Marc dit :

    Coucou! Pour te répondre ici à ce que tu as dit dans ton commentaire, c’est très juste! Il y a des romans (Capitaine Fracasse, Le roman de la momie, Les trois mousquetaires…) qu’il faut lire enfant. Après, une partie de la magie disparaît. Je suis passé à côté de certains Alexandre Dumas que je regrette vraiment de ne pas avoir lus plus tôt… Mais cela me donne idée qu’il faudrait que je creuse… J’en reparlerais plus tard…

    • Marie dit :

      Il y a certains auteurs que j’ai lus trop tôt (Flaubert) et d’autres trop tard (Jules Verne) mais j’ai la chance d’avoir découvert Les trois mousquetaires pile à la bonne période, et ils ont bercé mon adolescence et ont exercé une grande influence sur moi.
      Ton idée m’intrigue!

  2. Diabazo dit :

    Merci pour la présentation de ce livre que j’ai vivement envie de découvrir et qui m’intéresse tout particulièrement :) !

    • Marie dit :

      Merci. Je découvre ton blog avec plaisir.

      • Diabazo dit :

        Je reviens :) ! Je viens de terminer « Une vie », l’autobiographie de Simone Veil que j’ai lu avec beaucoup de plaisir et que je te conseille vivement ! Et j’ai eu la joie de trouver dans les annexes ce discours, qui m’étonne à chaque page… 1979 me semble tellement d’une autre époque !

  3. Yuko dit :

    Je le note celui-ci ^^ Une grande dame Simone Veil, c’est bien d’en reparler :) Merci à toi !

    • Marie dit :

      De rien! C’est un livre important et il me semblait important d’en parler.

      • marie laurence dit :

        C’est un livre important, au même titre que ce qu’il rapporte …. C’était une dame d’une très grande intelligence. Intelligence comportementale et psychologogique. Sans doute, grâce ou à cause de son enfance et sa déportation, sa sensibilité a fleur de peau nous aura permis d’avoir une grande dame qui se sera battu pour des droits entre autres : du droit des femmes à disposer de leurs corps …..

        • Marie dit :

          C’est d’autant plus important que les acquis sont fragiles. J’ai vu qu’elle a écrit une autobiographie. J’ai bien envie de la lire pour mieux la connaître.

  4. Ping : Bilan de lecture au 31 mai | Et puis…

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