La duchesse de Langeais

Si j’avais trouvé le début de Ferragus un peu lent, La duchesse de Langeais, en  revanche, démarre sur les chapeaux de roue. Dès les premières pages, tous les ingrédients sont en place pour voir jouer un grand drame romantique et un récit d’aventure. Le cadre est un couvent espagnol, situé sur une île. Les religieuses, qui ne se laissent voir de personne, sont aidées en celà par un rempart naturel, l’île étant inatteignable par la mer, du côté où se situe le couvent. Arrive un général français, envoyé en Espagne pour contribuer à y rétablir le roi Ferdinand VII sur son trône. Il cherche en fait à retrouver la femme qu’il aime, qui a disparu cinq ans auparavant. Invité à entendre une messe dans l’église attenante au couvent, il croit reconnaître la femme aimée dans la religieuse qui joue de l’orgue, grâce à ce qu’elle exprime par sa musique. Il est dès lors résolu à tout faire pour qu’elle parte avec lui.

Le récit de ce projet d’enlèvement est interrompu par celui de la naissance de l’amour éprouvé par le général, Armand de Montriveau, pour la duchesse de Langeais, et ce qui a amené celle-ci à disparaître et devenir religieuse. La transition est amenée par un passage d’une quinzaine de pages, le seul qui m’ait semblé pouvoir paraître un peu long dans ce récit que j’ai dévoré, sur le faubourg Saint-Germain, quartier de Paris où se concentrait au 19ème siècle la noblesse. Balzac disserte sur les fautes commises par celui-ci et sur le rôle que, selon lui, le faubourg devrait jouer en France. Et là, je ne peux pas résister au plaisir de me livrer à quelques rappels historiques!

Comme vous le savez sans doute, la révolution de Juillet, en 1830, a mis fin à la Restauration. Le roi Charles X a été contraint d’abdiquer en faveur de son fils aîné, Louis XIX, qui a lui-même aussitôt abdiqué en faveur de son jeune neveu Henri V. L’idée était de confier la régence au duc Louis-Philippe d’Orléans, fils de ce Philippe Egalité qui a voté la mort de son cousin Louis XVI, mais Louis-Philippe a préféré s’emparer du trône, et ses parents sont partis en exil. De là est née la querelle qui oppose depuis lors légitimistes (partisans d’Henri V) et orléanistes (partisans de Louis-Philippe) et qui se poursuit encore de nos jours, même si elle n’intéresse plus grand monde. Et que vient faire Balzac là-dedans, me direz-vous? Eh bien, Balzac, qui, à la base, partageait plutôt les idées républicaines de son amie Zulma Carraud, fait en 1832 son coming out et proclame publiquement ses convictions légitimistes. Ce cher Balzac, qui aura décidément tout fait, envisage alors de se lancer dans une carrière politique et se présente comme candidat pour être député, pour le parti légitimiste. Si j’ajoute que la rédaction de La duchesse de Langeais date de 1833 et que le roman est initialement paru dans un journal légitimiste, je pense qu’on peut supposer que ce passage sur le faubourg Saint-Germain répond à un but tout autre que de simplement gonfler le nombre de pages.

Mais revenons-en à l’histoire d’amour, puisque c’est de celà qu’il s’agit. Le personnage de la duchesse de Langeais a été inspiré à Balzac par la marquise de Castries, pour laquelle il a, en 1832, éprouvée une passion rapidement déçue. Ainsi, il écrit à Zulma Carraud en juillet 1832 :

« […] mais il faut que j’aille grimper à Aix, en Savoie, courir après quelqu’un qui se moque de moi, peut-être; une de ces femmes aristocratiques que vous avez en horreur, sans doute; une de ces beautés angéliques auxquelles on prête une belle âme; la vraie duchesse, bien dédaigneuse, bien aimante, fine, spirituelle, coquette, rien de ce que j’ai encore vu! un de ces phénomènes qui s’éclipsent, et qui dit m’aimer, qui veut me garder au fond d’un palais, à Venise… (car je vous dit tout à vous!), et qui veut que je n’écrive plus que pour elle; une de ces femmes qu’il faut absolument adorer à genoux quand elles le veulent, et qu’on a tant de plaisir à conquérir; la femme des rêves!.. jalouse de tout! »

En janvier 1833, tout est déjà fini :

« Une froideur inouïe succède graduellement à ce que j’ai cru passion, chez une femme qui était venue à moi assez noblement. »

Balzac était très satisfait de la façon dont il avait dépeint la psychologie féminine dans La duchesse de Langeais. Pour ma part, je le trouve, comme souvent, désespérément sexiste et complètement à côté de la plaque dans la raison qu’il invoque comme cause du changement d’attitude et de sentiment de la duchesse. Ce subit retournement ne m’a pas du tout semblé crédible. Néanmoins, la beauté du texte m’a vite fait oublier mes réserves. Qu’est-ce que c’est bien (d)écrit! Et quel régal, une fois de plus!

Il me reste, pour terminer L’histoire des Treize, à lire La fille aux yeux d’or. Ce sera a priori pour début juillet.

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18 commentaires pour La duchesse de Langeais

  1. George dit :

    Impossible de remettre la main sur mon exemplaire, je ne sais pas du tout où il a pu se nicher ! c’est dommage parce que je veux lire ce roman depuis longtemps et j’aime beaucoup ton billet !

    • Marie dit :

      C’est du propre! :-D Ca m’avait fait ça l’année dernière avec Bonjour tristesse et ça m’avait beaucoup énervée. Je l’ai retrouvé depuis… après l’avoir racheté.

  2. Jérôme dit :

    Promis je m’attaque à la duchesse (en tout bien tout honeur) dès le 14 juillet !

  3. blue dit :

    Chère Marie, voici un avis qui comme tu peux t’en douter, ne m’a pas laissé indifférent. J’ai appris bien des choses en le lisant. La mise en perspective historique que tu présentes, éclaire des enjeux politiques que j’ignorais.
    Permets moi par contre de regretter qu’étant si sensible au charme de Balzac, tu ne mettes pas assez en valeur à mon sens, la grandeur de ce texte. Parler de sa beauté n’est pas suffisant au regard des critiques que tu lui adresses, (et que je ne partage pas totalement non plus).
    Je me permets cette petite remarque d’autant plus facilement que tu as déjà largement fait la preuve de ta capacité à parler de la prose de Balzac avec une finesse, une érudition et un bonheur rare. Marie, cette oeuvre mérite que tu lui fasses davantage bénéficier de ton enthousiasme !
    Il y a dans ce texte une force incroyable, une génèse amoureuse tout en contrepoint, et qui, de par sa violence, peut ne pas sembler toujours réaliste. Mais que Diable, l’essence d’un tel amour n’est il pas justement d’exploser le vraisemblable pour aller vers l’extraordinaire.. Ainsi je comprends tes critiques quant au basculement de la duchesse dans la passion. Mais cette réaction n’est justement pour Balzac pas encore de l’amour. Elle est toujours prisonnière du jeu dénaturé des relations hommes-femmes qu’impose la société. Or finalement ce jeu de la perte qui attise le désir est assez commun, et le mettre à l’origine du déclenchement de la passion de la duchesse ne me semble pas si incroyable.
    J’en viens ici à aborder un autre point de désaccord : la misogynie qui serait présente dans ce texte. Je ne connais pas Balzac comme toi, aussi je me garderais bien de dire qu’il ne partage pas ce travers avec Flaubert. Cependant, il ne m’apparait pas flagrant ici. La duchesse me semble avoir un profil plus contrasté que Armand de Montriveau. Elle est au début le reflet des travers de la société. Mais ces travers ne sont pas féminins, ils touchent les deux sexes. Armand lui apparait avec la figure du misanthrope, dont la droiture est décrite comme étant hors du commun. Ses qualités ne disent donc rien du genre masculin, au contraire. Il illustre à mon sens un des fils essentiel de ce livre qui a un propos bien plus général que la critique d’un naturel féminin, et qui dénonce les travers d’une société toute entière. Le plus remarquable est qu’Henriette finit par dépasser Armand dans la probité de ses sentiments
    Aussi la duchesse touche juste lorsqu’elle dit à Aramand :

    « (…) vous me laissiez froide et sans désirs. Non, je n’étais point femme, je ne concevais ni le dévouement ni le bonheur de notre sexe. A qui la faute ! Ne m’auriez-vous pas méprisée, si je m’étais livrée sans entraînement ? »

    C’est aussi vrai dans l’extrait suivant :

    « Votre amour était mortel, il ne savait supporter ni le dédain ni la raillerie ; le mien peut tout endurer sans faiblir, il est immortellement vivace. »

    Ainsi, bien que la duchesse vienne de loin, C’est elle dans cette œuvre qui aura parcouru le plus grand chemin et finira par incarner la personne la plus remarquable. Balzac, choisi une femme pour incarner la plus grande force de caractère, et la capacité à se dégager le plus entièrement de la mortifère mécanique sociale qui s’impose aux sentiments.

    • Marie dit :

      Oui, le fonctionnement du « fuis-moi suis-moi, suis-moi fuis-moi » est bien connu, et ce n’est pas ça qui m’a gênée dans le revirement de la duchesse. Cette partie-là était plausible. Ce que je trouve invraisemblable et misogyne, c’est le fait que la duchesse tombe amoureuse de Montriveau au moment où / parce que celui-ci veut exercer sur elle un acte violent et cruel. Evidemment cet épisode s’inscrit bien dans la tension romanesque qu’il a voulu mettre dans l’Histoire des Treize, mais cette illustration du principe énoncé par Balzac que, pour être aimé d’une femme, il faut la maltraiter, a fait grincer des dents dès la publication de La duchesse de Langeais.
      En revanche, je pense que c’est toi qui es dans le vrai quand tu écris que la duchesse est « le reflet des travers de la société » et qu’elle transcende ainsi les genres. Je pense que tu as également raison sur le fait que c’est elle qui a le profil le plus contrasté et, de ce fait, le plus intéressant, ainsi que sur le parcours qu’elle accomplit au fil de l’histoire. Ce sont des aspects que j’aurais dû mnetionner et développer un peu.
      J’ai eu le sentiment après coup que je n’avais pas rendu justice à l’oeuvre, et d’avoir été plus négative que je n’en avais l’intention. Le problème est que les mots m’ont manqué pour exprimer mon ressenti. Tu parles de La duchesse de Langeais bien mieux que moi. :-P

  4. blue dit :

    Marie, tes compliments sympathiques ne suffisent pas à masquer la terrible injustice que je subis dans cet échange. Je tâtonne au grés de mes intuitions, tandis toi, tu vois loin, éclairée par une connaissance que j’envie ! J’ignorais que Balzac avait énoncé un tel principe et il accable la défense que je m’évertuais à faire de cet auteur que nous aimons tous les deux.
    Une question me taraude cependant : Je me demandais si la réciproque n’a pas été envisagée par Balzac. Car enfin, Montriveau, lorsqu’Henriette se joue de lui est soit bien naïf, soit cela fait aussi parti de l’attrait qui lui trouve ? Alors on en arriverait à l’affirmation selon laquelle les hommes ont besoin d’être humiliés psychologiquement, tandis que les femmes elles auraient besoin d’une expression plus physique de la violence. Si elle peut être complétée par son pendant, l’affirmation misogyne se transforme en une vision cruelle, musclée, mais plus équilibrée, des rapports de forces amoureux.
    J’aurais envie de rajouter que l’acte violent n’est pas quelque chose qui vient après le “fuis-moi suis-moi, suis-moi fuis-moi”, mais qu’il en est l’apothéose, en même temps qu’il en est la sortie vers autre chose. La menace de Montriveau signifie deux choses contradictoires sur des niveaux différents: « mon cœur s’est libéré de toi au point que je peux envisager de t’humilier physiquement ». Mais aussi , en second, que cette haine ne peut être l’indifférence affichée. Elle trahi un amour que la Duchesse a su déceler. Bien qu’il y ait une montée crescendo, cela reste tout à fait parallèle avec le dédain de la duchesse:
     » Il y avait, je vous le jure, autant de bonne foi dans mes fautes que dans mes remords. Mes duretés trahissaient bien plus d’amour que n’en accusaient mes complaisances. »
    Il fallait néanmoins atteindre ce point paroxystique pour que l’affection de Montriveau ne vienne pas conforter l’impression de la Duchesse qu’il le suit, qu’il est à sa merci et qu’elle va se trouver renforcée en continuant à jouer à le fuir…
    On peut néanmoins être choqué de la noirceur du mécanisme, mais là encore la question est de savoir si Balzac pose cette mécanique amoureuse comme quelque chose qu’il cautionne, ou comme un simple constat de ce qu’il observe, et que son œuvre peut servir à dénoncer.
    Je te rejoins tout à fait sur le fait que le principe que la violence comme passage nécessaire de la démonstration de son amour est plus que critiquable…. Mais c’est là le génie de Balzac, que de faire naitre la beauté sur des bases qui le sont moins.

    Bon, excuses moi Marie, je suis incorrigible, et je ne peux m’empêcher de vouloir papoter avec toi, alors que je suis fondamentalement d’accord avec toi sur le plus important : le refus de faire d’un tel principe une maxime amoureuse.
    Tant qu’on est sur le sujet de la misogynie, : je t’avoue, que la citation que j’avais fait : « , je n’étais point femme, je ne concevais ni le dévouement ni le bonheur de notre sexe. » M’a interrogé pour le terme de: « dévouement ». Je crois que les féministes avant auraient trouvé cela sexiste, encourageant la femme à se dévouer à son mari. Aujourd’hui, cela me semble beaucoup plus acceptable dans l’optique féministe du « care »: si les hommes eux aussi arrivaient à développer les valeurs du dévouement, la société en serait bien meilleure….
    Une dernière aparté: la puissance de cet amour est très touchante. Je suis par contre moins impressionné par sa pureté. La passion est ici annoncée comme une étape menant au véritable amour. Personnellement je suis attaché à l’idée que les deux ne sont pas disjoints…
    Bises !

    • Marie dit :

      Je vois loin ou je vois au ras des pâquerettes! Quand on écoute un conférencier parler d’un tableau, on apprend plein de choses à son sujet mais on le ne le regarde pas vraiment. Une approche intuitive en parallèle peut avoir du bon. Je ne considère donc pas que tu es désavantagé par rapport à moi. Mon approche n’est pas forcément plus pertinente. :-P
      Je n’ai pas le sentiment que Montriveau apprécie d’être humilité psychologiquement, puisqu’il lui vient des intentions violentes quand il réalise qu’il a été joué. Tout au plus peut-on l’accuser d’une naïveté, conséquence sans doute de son caractère honnête, puisqu’il ne se rend pas compte qu’elle ne fait que s’amuser avec lui.
      Est-ce qu’il ne faut pas y voir aussi, plutôt qu’un goût pour l’humiliation, ce travers de la société, dont nous ne sommes toujours pas débarrassés, qui fait que la résistance d’une femme peut être considérée comme flatteuse pour un homme, en ce sens qu’elle démontre que ce n’est pas une femme facile et que, si elle cède au final, cela n’en aura que plus de prix car elle lui accorde ce qu’elle n’aurait pas accordé à d’autres?
      Je suis tout à fait d’accord sur ce que tu dis que la violence de Montriveau montre qu’il ne ressent pas la haine qu’il affiche, je n’y avais pas pensé. Si elle ne lui appartient pas à lui, il veut du moins faire en sorte qu’elle ne puisse plus appartenir à d’autres?
      Ce que tu dis du génie de Balzac rejoint ce que j’ai ressenti à la lecture de La fille aux yeux d’or. La conclusion de l’histoire m’indigne et pourtant le sentiment qui m’est venu en refermant le livre a été : « Qu’est-ce que c’est beau! » j’ai moi aussi du mal à disjoindre la passion et l’amour. C’est peut-être pour cette raison que La fille aux yeux d’or me parle plus, au final.
      Et, oui, le mot « dévouement », dans ta citation, me semble sexiste. :-)

  5. blue dit :

    Tu me demandes si plutôt qu’un goût pour l’humiliation, il n’y aurait pas plutôt la tendance de la société à valoriser le fait qu’une femme ne soit pas facile… Je pense que ces deux choses ne sont pas disjointes, et au lieu d’y voir une explication alternative, j’y vois une cohérence et une imbrication de ces deux tendances qui relèvent toutes deux des rapports de force, et par là même de la loi de l’offre et de la demande. Notre société n’a-t-elle pas tendance à considérer qu’une femme facile est celle qui ne sait pas se mettre en position dominante d’être suffisamment courtisée ? Quant au besoin pour une forme d’humiliation, il n’est que la conséquence de ce que nous venons de dire : l’attrait d’une femme qui ne soit pas facile, c’est-à-dire qui se place à son avantage dans le rapport de force. Cependant, si on en reste là, c’est l’homme qui est dans la position du faible, de celui qui suit. C’est pourquoi la violence de Montriveau vient comme pour rééquilibrer le rapport de force. Il s’agit donc là de quelque chose de terriblement simple et primaire, et finalement très commun. Henriette et Armand sont tous deux comme des tigres qui chacun ont dû démontrer leur force de caractère en mordant l’autre. Ton avis m’a obligé de réfléchir sur cette œuvre, et m’a fait me rendre compte que j’étais passé à coté. J’avais cru que le point d’orgue était la menace de Montriveau, alors qu’il ne s’agit encore que de passions de nature très commune, bien que portées à une intensité rare. Là où cette histoire sort réellement de la norme c’est bien après, lorsqu’Henriette sort de la passion pour aller vers quelque chose de bien différent : un amour qui se moque totalement des rapports de force.

    Pour dépasser l’interprétation trop évidente de la profession de foi misogyne, je te proposais une alternative : envisager qu’il ne s’agissait pas tant de naïveté dans l’attitude de Montriveau, mais de l’expression d’un besoin pour une forme d’humiliation. Je t’avais présenté une citation d’Henriette qui me semblait étayer cela. Cela permettait de voir dans le revirement d’Henriette face à la violence d’Armand, non pas un besoin propre aux femmes, mais le pendant d’une attitude symétrique chez les hommes. Tu me dis dans ta dernière réponse que tu préfères l’interprétation de la naïveté, car tu n’as « pas le sentiment que Montriveau apprécie d’être humilité psychologiquement ». Marie, je trouve que c’est ton argumentation qui est joliment naïve. C’est d’ailleurs à ton honneur de ne pas avoir l’âme aussi corrompue que la mienne, à qui il apparait que les comportements humains suivent parfois des chemins sinueux… Je te retourne la question : Henriette est elle masochiste au point d’apprécier qu’on la menace physiquement ? Une fois de plus, il y a une symétrie entre Henriette et Armand : ni l’un ni l’autre ne souhaitent ce qui les attire. Ni les hommes ni les femmes n’aiment ni ne désirent être fuit. Pourtant, c’est une attitude qui, dans des cadres donnés, fonctionne assez bien. C’est pourquoi j’ai parlé de besoin plus que de souhait. Bien souvent, dans la mer de sentiments amoureux, les courants de surface sont trompeurs, car ils ne suivent pas ceux plus obscurs et plus profonds de notre inconscient… Il me semble reconnaitre dans Balzac une âme aussi sombre et désabusée, que la mienne…

    • Marie dit :

      Tu pourrais préciser ce que tu entends par « Notre société n’a-t-elle pas tendance à considérer qu’une femme facile est celle qui ne sait pas se mettre en position dominante d’être suffisamment courtisée ? »?
      Le rapport de force pourrait être aussi vu dans l’autre sens : l’homme serait le chasseur et la femme la proie. Dans ce cas, la position dominante de la femme ne serait qu’une apparence. Même si, dans La duchesse de Langeais, Montriveau semble être plutôt la victime, au moins dans un premier temps.
      Je suis d’accord avec toi sur le fait que c’est lorsque Antoinette dépasse la passion pour aller vers autre chose que l’histoire devient hors norme. J’aime beaucoup l’image des tigres qui se jaugent, mais j’ai du mal à croire que Balzac ait eu une vision si égalitaire de leur couple. Je n’ai malheureusement plus mon livre avec moi, mais l’introduction de l’Histoire des Treize reproduisait une citation de Balzac, dans laquelle il semble penser que le revirement d’Antoinette relevait précisément d’une sorte de masochisme propre aux femmes. Naïvement, je l’ai cru. :-)
      Balzac a eu une vie très difficile et a traversé de grands moments d’abattement, c’est sûr. Il a également dépeint avec beaucoup de talent l’âme humaine et ses noirceurs. Pourtant, l’une des choses qui me séduisent chez lui (l’homme, non l’écrivain), c’est qu’il m’a semblé percevoir qu’il avait gardé un côté enfantin, une capacité à s’émerveiller et à s’enthousiasmer chaque fois qu’il a une nouvelle idée. Etant moi-même d’un indécrottable optimisme, j’ai aimé lui voir ce trait de caractère. Mais, Balzac mentant quand ça l’arrange comme un arracheur de dents, peut-être me fais-je des idées et peut-être son âme était-elle plus sombre que je ne la vois. Et, pour le coup, je préfère en rester à ma vision de La duchesse de Langeais, la tienne étant trop négative à mon goût. :-)

  6. blue dit :

    Marie, je tends un bâton, et tu ne peux pas t’empêcher de le saisir aussitôt ! :p M’enfin, la noirceur ne concernait que la première partie, celle de la passion. Ce roman parle d’âmes trop belles pour en rester à ces petits jeux. Ils s’y sont adonnés, mais leurs tempéraments de braise les a porté à consumer violemment des chandelles trop communes, qui peuvent vivoter toute une vie chez d’autres. Non pas que leur amour était condamné, au contraire, ils leur fallait une lumière plus vive. La passion sous des rouages communs n’était qu’un tremplin. Je vois donc dans ce texte un amour assez puissant pour se délester des carcans étriqués. J’aime ce texte car ce dépassement est éblouissant, j’y vois également un appel à ce que cette vraie rencontre puisse se faire avec moins d’orgueil, et que l’amour n’ait pas besoin de se prouver par un sacrifice aussi grand que celui qu’il inspire à Henriette. Bref, je trouve cette oeuvre intense et magnifique ! Alors Balzac lucide sur la banalité des attachements, était peut être sombre, mais je sens dans son oeuvre la croyance radieuse en un amour qui dépasse ce qu’il est de bon ton de faire… Avec Balzac, on a envie de rire face aux dictons qui conseillent d’attendre trois jour au moins avant de téléphoner. Il nous emmène bien plus haut, et cette liberté fait du bien !
    J’ai agité le chiffon rouge de la naïveté de ton argument et juste après celui de la noirceur de mon âme, et j’ai bien l’impression que tu es un peu tombé dans le panneau… Tu as tout à fait le droit d’en rester à ta vision, mais traiter la mienne de trop négative me semble un peu rapide et pas très charitable… ;)
    J’aime ton goût de l’émerveillement et j’ai la prétention de le partager au moins un peu aussi…
    re :p

    • Marie dit :

      Qu’est-ce que tu veux, je raisonne en comptable et non en philosophe, et je prends les choses au premier degré. :-P
      Je ne sais pas ce que Balzac a voulu faire. Certes il a fait de ce récit l’histoire sublime de deux âmes hors du commun. Néanmoins je suis toujours aussi sceptique quant à la naissance de cet amour et à la façon dont il s’exprime. Et leur relation est pour moi plus un repoussoir qu’un modèle. Un attachement banal me semble infiniment plus souhaitable qu’un amour aussi dévastateur. Voilà que je viens de démontrer, en plus, que je suis un cas désespéré! :-)

  7. blue dit :

    Marie, je vais te dire pourquoi je ne crois absolument pas que tu sois un cas désespéré. Si je croyais que par banal, tu appelais de tes vœux un amour tiède, ne présentant pas le risque de la passion, mais la satisfaction qu’apporte une plate sécurité, je l’aurais sans doute pensé ! Mais je sais que ce n’est pas cela auquel tu aspires! Je comprends que par banal tu entends des quotidiens qui loin d’être médiocres, n’ont cependant pas besoin de marquer leur intensité dans des évènements sensationnels. Je crois que ce qui peut toucher dans la Duchesse c’est justement qu’on ne veut pas passer par où ils sont passés, mais que l’on ressent que parfois ils n’ont pas été si loin de réaliser ce que l’on voudrait vivre. Imaginons Henriette et Armand au coin du feu lors de longues soirées d’amour. Cette histoire aurait pu conduire à ces quotidiens dont nous parlions. Pour moi cette histoire a comme tu le dis une fonction de repoussoir : espérer qu’une telle intensité puisse naitre sans un parcours aussi dévastateur. C’est aussi un modèle dans le sens ou il fait ressentir une vraie intensité des sentiments. Devant la cour du cloitre, Armand et Henriette dansent un magnifique tango tout en passion et retenue. Cette intensité sensuelle, est magnifique, et je suis effectivement un de ces rêveurs qui croient qu’on peut en profiter sans avoir forcément à en payer le prix…

    • Marie dit :

      Tu as bien de la chance de savoir à quoi j’aspire, car j’ai l’impression que plus ça va moins je le sais! :-)
      C’est vrai que le passage du couvent est très beau. J’ai néanmoins du mal à les imaginer au coin du feu. Ces deux-là ont l’air tellement peu en phase et tellement partis sur des malentendus! Et, en admettant que leur amour ait pu se réaliser de façon apaisée, n’aurait-il pas fini par s’émousser comme un amour banal?
      Pour le coup, c’est moi qui suis sombre et désabusée. :-P

  8. blue dit :

    Marie, je venais de faire appel à une interprétation charitable de mes propos, aussi je n’allais pas tomber dans le piège de faire tout le contraire pour les tiens. Tu as raison, je me suis un peu avancé en essayant d’interpréter ce que tu entendais par banal. D’un autre coté je ne pense pas avoir pris beaucoup de risques, car je ne te crois pas assez sombre et désabusée pour revendiquer le fait d’attendre un amour qui sacrifie la passion à la sécurité, et qui vise des quotidiens médiocres… ;)

    Il est vrai que ce couple ne semble pas en phase. Comparé à l’impression d’harmonie que laissent d’autres grands couples de la littérature qui fusionnent du premier abord, et subissent les attaques de la société, on peut être plus sceptiques sur la capacité d’Henriette et Aramand ‘’ à réaliser leur amour de façon apaisée’’. Il s’agit ici de la genèse d’un amour, et cette entreprise ne trouve pas de point d’arrêt dans le roman. Je trouve cette description dynamique du couple fort stimulante ! Malgré le fait que ce couple soit hors du commun, je le trouve beaucoup plus réaliste que ceux pour lesquels la fusion n’a pas eu l’occasion ou le temps de voir naitre des accrocs. Il me semble que tes doutes ont une pertinence qui dépasse le couple qui nous occupe ici…

    ..ne me dis pas que c’est moi qui vient de reprendre la palme du plus sombre… :D

    • Marie dit :

      lol C’est vrai que le souvenir de la lecture s’estompe un peu pour moi et que je t’ai répondu en ayant en tête une vision plus large. Je pensais en particulier aux Confessions du comte de *** de Duclos, que j’ai chroniquées sur l’autre blog, et que je venais de terminer quand je t’ai répondu. L’auteur termine sur une sorte de recette pour avoir un amour solide et durable et j’ai eu du mal à croire à son tableau idyllique. Je me demandais si son libertin repenti, tout heureux au bout d’un an de vie à la campagne, serait toujours aussi heureux de son sort 2 ou 3 ans plus tard et s’il ne commencerait pas à s’ennuyer ferme…
      Et je m’interroge aussi beaucoup sur le sujet de façon personnelle ces derniers temps, et mes pensées ne sont pas forcément réjouissantes. :-)

  9. blue dit :

    Je crois que c’est une saine interrogation, même si elle peut aussi soulever bien des doutes. Tu sais que c’est aussi une question qui me tourmente. Quand je ne suis pas sombre, je trouve que c’est une aventure autant compliquée qu’enthousiasmante !

    Bon, tu m’as décidé à me procurer l’histoire de la fille aux yeux d’or… Je l’aurais sans doute lu d’ici une année… et alors, tu risques de me trouver encore très bavard…. ;)

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