La traversée du livre

« Ainsi, Monsieur, vous voulez donc travailler dans le livre… »
C’est en décembre 1941 que Gaston Gallimard adresse ces paroles à Jean-Jacques Pauvert, alors âgé de 15 ans. Cancre fini, bien que gros lecteur, le garçon vient d’abandonner l’école et a déjà exercé plusieurs petits boulots. Gaston Gallimard lui propose d’un poste d’apprenti vendeur dans sa librairie du boulevard Raspail, à Paris. C’est ainsi que démarrent la carrière professionnelle de Jean-Jacques Pauvert et ce premier tome de ses mémoires, qui va jusqu’en 1968. Le second tome est annoncé depuis la parution du premier mais je n’ai pas le sentiment qu’il ait été publié à ce jour?

Dans cette librairie, Jean-Jacques Pauvert apprend beaucoup et exerce de multiples activités : il apprend à connaître les éditions rares, les livres recherchés en cette période de guerre et les prix auxquels ils se négocient, il se constitue sa propre clientèle et des revenus supplémentaires, il noue de nombreuses relations dans le milieu de la la librairie… et se retrouve à aider la résistance sans bien s’en être rendu compte.

Mais Jean-Jacques Pauvert a la bougeotte : dès 1943, il quitte Gallimard. Il renoue avec sa clientèle et fait le commerce des livres, mais commence à s’en lasser, touche un peu à la presse, se lance dans la création d’une revue et édite son premier livre en 1945. Touche à tout, il ne veut pas se laisser coller d’étiquette. Néanmoins, dans les années qui suivent la fin de la guerre, il apprend peu à peu, sur le tas, le métier d’éditeur, et c’est cette casquette qui prend petit à petit le pas sur les autres.

Lorsque je suis tombée sur cet ouvrage en librairie, je connaissais de nom Jean-Jacques Pauvert et sa maison d’édition, mais je n’en savais pas plus. Je me suis simplement dit que l’autobiographie d’un éditeur devait contenir des choses intéressantes à propos des livres. La traversée du livre a dépassé de loin mes espérances, car j’ai été totalement passionnée. Pourtant, bien que j’aie noté plusieurs références de livres à lire pour combler quelques lacunes dans ma culture, les auteurs que Jean-Jacques Pauvert encense et/ou qu’il a cotoyés sont soit des auteurs dont je n’ai pas aimé les oeuvres que j’ai pu lire, soit des auteurs qui ne m’attirent pas.

Mais ce pavé de près de 500 pages est d’un abord très facile. Jean-Jacques Pauvert manie la plume de façon alerte et, souvent, avec humour. Il explique très bien tout ce qu’un lecteur né après 1968 et qui n’est pas familier du monde de l’édition peut ne pas connaître. Et le livre est abondamment illustré de photos et extraits de lettres.

De plus, j’ai été fascinée par ce qui transparaît de la personnalité de Jean-Jacques Pauvert dans son livre. Se montre-t-il sous un jour flatteur? Sans doute un peu, même s’il n’est parfois pas tendre avec lui-même, mais, ne connaissant pas sa vie, je n’ai pas les moyens d’en juger. Toujours est-il que j’ai apprécié sa curiosité, son ouverture d’esprit et surtout l’intégrité dont il semble avoir voulu faire preuve dans l’exercice de son métier, s’efforçant de ne proposer au public, dans quelque genre que ce soit, que des oeuvres qu’il jugeait dignes d’intérêt, et d’une haute qualité littéraire.

Mais, au-delà de l’aspect autobiographique, La traversée du livre est une oeuvre très riche dans laquelle beaucoup de thèmes sont abordés. En effet, Jean-Jacques Pauvert ne s’étend pas énormément sur sa vie privée, mais parle beaucoup du monde qui l’entourait, ce qui, à mes yeux, est beaucoup plus intéressant. Il évoque ainsi longuement la vie quotidienne pendant la guerre, et aborde à plusieurs reprises le sujet de la politique. Ce qu’il décrit sur le moment de la Libération et sur les années qui ont suivi la guerre n’est pas toujours politiquement correct, mais sort des images d’Epinal qu’on a à propos de cette époque tourmentée, si bien qu’il m’a donné envie d’en savoir plus.

Evidemment, il est également souvent question des livres et de leurs lecteurs, des libraires, du monde de l’édition. J’ai truffé mon exemplaire de petits bouts de papiers et je vais développer tout ça dans un prochain long billet, ou dans deux petits. Par ailleurs, Jean-Jacques Pauvert a édité de nombreuses oeuvres érotiques, dont la bibliographie complète de Sade ou Histoire d’O, ce qui lui a valu à plusieurs reprises des ennuis judiciaires. J’aborderai donc également ces thèmes, sur l’autre blog, ainsi que les questions de la censure et de la législation en matière de livres, questions que je trouve très intéressantes et sur lesquelles j’ai beaucoup appris en lisant La traversée du livre. Je suis donc loin d’avoir finir de vous parler de Jean-Jacques Pauvert!

Ce livre me donne également l’occasion de compter une première participation au challenge Le nez dans les livres de George.

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14 commentaires pour La traversée du livre

  1. Yspaddaden dit :

    Ce livre a l’air tout à fait intéressant, j’aime aussi les (auto)biographie de ceux qui font l’édition, comme ont dit aujourd’hui. J’avais été passionnée par la bio de Gallimard par Assouline.

    • Marie dit :

      C’est la première que je lis et, du coup, j’ai noté celle de Gallimard par Assouline pour poursuivre sur le sujet. Oui, il est plus qu’intéressant!

  2. jerome dit :

    Je le connais surtout comme l’éditeur de Georges Darien. Voila comment il commence la préface de l’édition Omnibus des romans de Darien ; « L’édition n’est que rencontres, pour l’essentiel. Ou bien ce serait peu de choses. Rencontre de vivants, va sans dire ; mais aussi de disparus, d’oubliés. Auteurs morts-nés dont on rencontre les livres méconnus, les papiers inédits. Fantômes d’écrivains, spectres de manuscrits jamais parus ou de volumes effacés, c’est tout comme, des mémoires et des bibliothèqies. Un beau jour ils sont là, matérialisés par un hasard forcément objectif, vite empressé à tisser autour de cette première rencontre tout un réseau d’autres rencontres, de retrouvailles, de prolongements cohérents ou inattendus.  »
    J’aime beaucoup cette conception de l’édition et je crois qu’elle résume la vision que Pauvert s’en fait. Je suis tenté par la lecture de cette biographie mais j’ai peur d’en sortir avec une liste interminable d’auteurs et d’oeuvres à découvrir. J’y trouverais sans doute trop de tentations !

    • Marie dit :

      Ta citation retranscrit bien l’impression qui se dégage de cette autobiographie. Je pense en effet que, en la lisant, tu risquerais d’avoir pas mal de tentations de lectures. Mais je te la recommande vraiment. L’univers et les auteurs qu’il évoque te correspondent plus et te parleraient plus qu’à moi, je pense que tu en retirerais encore plus de choses que moi.

  3. flou dit :

    ha mais tu me donnes une folle envie de le lire ce livre!!!

  4. irreguliere dit :

    Oh làlà, ça doit être passionnant !

  5. Mélanie dit :

    Une belle histoire !

  6. George dit :

    ce livre a tout pour me plaire !!!!

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