Autour de La traversée du livre – livres et libraires

Jean-Jacques Pauvert a commencé à baigner dans le monde du livre au cours de la seconde guerre mondiale. Ce n’était pas une période faste : l’argent et les produits manquaient. Le choix des livres disponibles en librairie était assez restreint et les clients exigeants devaient se fournir au marché noir.

Je savais que la situation économique ne s’était pas arrangée miraculeusement à la Libération et que les tickets de rationnement avaient perduré plusieurs années, mais j’ignorais que les difficultés avaient persisté si longtemps. Jean-Jacques Pauvert décrit la librairie comme étant encore en crise au début des années 50s. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que la situation s’est progressivement arrangée.

Pour dresser le portrait du marché du livre en 1948, Jean-Jacques Pauvert cite Edmond Buchet, le cofondateur des éditions Buchet-Chastel. Il qualifie les remarques de celui-ci de pleurnichardes mais, sur le fond, il n’est pas complètement en désaccord avec lui, comme le montrera mon billet suivant. Je cite après lui Edmond Buchet, dont les propos ne sont pas sans rappeler certains débats d’actualité!

« 15 octobre [48] : Les choses vont de mal en pis : les usines sont en grève, ainsi que les imprimeurs, l’agitation sociale ne cesse d’augmenter en même temps que le coût de la vie. […] Le fait est que nous nous trouvons dans une impasse. Qualité et vente s’opposent de plus en plus. Afin d’atteindre le grand public, il faudrait se mettre à son niveau qui est déplorablement bas. C’est le drame des éditeurs sérieux comme celui des bons directeurs de théâtre ou des bons producteurs de films. Notre production ne correspond plus au goût du jour qui est, hélas, celui de France-Dimanche ou de Confidences. […] Enfermé dans mon bureau, entouré de gens de lettres et de critiques, je n’avais plus une idée juste du marché du livre. Ces derniers mois, j’ai entrepris plusieurs tournées de libraires à Paris et en province. Tournées à la fois instructives et décevantes. Les libraires, encombrés d’ouvrages qu’ils ont dû prendre à compte ferme manquent d’argent et sont démoralisés. « Editez le moins possible », conseillent-ils. »

En 1963, le marché du livre connaît une petite révolution avec la naissance de la première collection au format de poche. Cette innnovation, qui démocratise l’accès à la culture, va de pair avec une évolution de la mentalité des lecteurs, comme l’explique Jean-Jacques Pauvert :

« Entendons-nous bien : la librairie française connaissait depuis le XIXe siècle de nombreuses collections bon marché, certaines moins chères, toutes proportions gardées, que le livre de poche des années soixante. Mais seuls les très petits budgets (comme mon grand-père, à Berneval) osaient se constituer des bibliothèques à partir de ces produits. Le LIVRE, format et prix classique, gardait tout son prestige dans les bibliothèques de la bourgeoisie, et les étudiants pauvres faisaient des miracles pour se procurer les titres dont ils avaient besoin. Ils se les prêtaient entre eux comme autant de trésors.
A partir des années soixante, c’est tout entière de plusieurs étages que la culture descend vers les masses, comme on dit. Non seulement plusieurs collections proposent les textes, mais des collections universitaires estiment mettre le savoir à portée des jeunes gens, en faisant figurer à leur catalogue des études sur les textes jusque-là réservées aux gros budgets et aux bibliothèques (d’ailleurs la photocopie commence à se répandre à cette époque).

Les libraires, eux aussi, ont bien changé en quelques décennies, mais ça ne semble pas forcément un mal!

« En fait, la profession sortait d’une longue léthargie. J’avais connu l’époque, sous l’Occupation, où certains libraires me montraient avec nostalgie quelques livres sur leurs rayons : Vous voyez, ces livres-là, je les ai reçus de Michel Lévy, l’éditeur. Ah! monsieur, tous ces jeunes éditeurs, Gallimard, Grasset, ce sonts des amateurs, rien de plus!
Ou bien, à l’énoncé des Liaisons dangereuses : Moi, monsieur, je ne tiens pas ce genre de livre.
Dans les années soixante, d’une manière générale, un libraire (je parle des librairies de neuf), c’était encore trop souvent un homme méprisant, enclin à toiser le client éventuel égaré dans sa boutique d’un « Vous désirez, Monsieur? » glaçant.
Les choses étaient en train de changer, mais lentement. Un gros effort était fait pour transformer les boutiques intimidantes et fermées sur elles-mêmes en endroits clairs, aux vitrines ouvertes sur la rue, où l’on avait envie d’entrer. »

Jean-Jacques Pauvert déplore cependant la forte diminution du nombre de librairies au fil des décennies.

Et je termine en citant un passage sur la Foire de Francfort, cette grand messe des éditeurs, qui remonte au 15e siècle!… et qui était il y a 50 ans à une échelle beaucoup plus humaine qu’aujourd’hui.

« Les premières années – enfin, MES premières années à Franfort vers 57-58 -, la Foire était encore dans son enfance, et baignait tout au long de la semaine où elle se tenait dans une pagaille noire, comme savent y parvenir les Allemands quand ils se mêlent d’une organisation. La foire tenait tout entière dans un seul bâtiment (grand, oui) qui contenait les éditeurs du monde entier. Groupés par pays, c’est vrai. Mais les bureaux téléphoniques étaient tenus par de grosses dames qui parlaient exclusivement allemand, les messages arrivaient au petit bonheur, les demandes au bureau d’organisation étaient satisfaites trois jours après – quand elles l’étaient… Il faudrait encore plusieurs années « pour mettre un peu d’ordre à tout ceci », comme dit Sade.
Mais c’était Francfort. Les éditeurs du monde entier étaient là, et c’était bien les éditeurs qui étaient dans les stands et pas, comme aujourd’hui, les gestionnaires des maisons d’édition. On y a même vu, dans les années soixante, Claude Gallimard au stand Gallimard. Il est vrai dans un espace fermé aux regards, mais dont il sortait, forcé, de temps en temps. »

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6 commentaires pour Autour de La traversée du livre – livres et libraires

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  2. jerome dit :

    C’est vraiment un beau regard posé sur le monde de l’édition de l’après-guerre. Pour avoir longtemps fréquenté le monde de l’imprimerie, je dois dire que le coté « syndicalistes revendicatifs souvent grévistes » n’est pas galvaudé^^

  3. Eh bien je le note, tu m’as mis l’eau à la bouche, merci ! :D

  4. Ping : Synthèse des billets relatifs à La traversée du livre | Et puis…

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