La fille aux yeux d’or

Ce troisième et dernier épisode de l’Histoire des Treize est centré autour de Henri de Marsay, qui compte parmi les personnages récurrents que l’on croise le plus souvent dans La comédie humaine, et dont Balzac évoque ici les jeunes années. Mon édition, d’ailleurs, souligne la généalogie hésitante d’Henri de Marsay, Balzac ayant modifié plusieurs fois les origines de son personnage en cours d’écriture.

Elevé par un ecclésiastique assez particulier qui lui ôte toute illusion concernant l’humanité, Henri de Marsay, au seuil de l’âge adulte, est déjà cynique et roué. Lui que Balzac décrit comme un des hommes les plus brillants de sa génération, et dont il fit un premier ministre, se contente alors encore de mettre ses capacités et la puissance des Treize, dont il fait partie, au service de ses plaisirs et de ses conquêtes féminines.

Il rencontre à la promenade une jeune fille que les jeunes gens de Paris ont surnommée la fille aux yeux d’or. Il sent qu’il ne lui est pas indifférent et décide de l’avoir. Pour cela, il met en oeuvre des stratagèmes typiques des romans d’aventure : messages passés en secret, communication à travers des domestiques exotiques dévoués corps et âme, rendez-vous mystérieux auxquels l’amant se rend les yeux bandés. On se croirait dans un roman de Dumas! Le jeune homme parvient à ses fins mais il soupçonne son amante, Paquita, de lui être infidèle.

Comme dans les précédents épisodes de l’Histoire des Treize, Balzac, en à peine 80 pages, trouve le moyen de faire plusieurs romans en un seul. Le récit s’ouvre sur une étude de la société parisienne, toujours pressée, toujours en mouvement, dans laquelle Balzac croque de façon magistrale, et non sans une pointe d’humour en dépit de la tonalité dramatique de l’ensemble, le portrait de représentants des différentes classes sociales. Une fois que son héros a pu obtenir un rendez-vous de la fille aux yeux d’or, le roman devient d’une grande sensualité et il n’a pas été sans susciter quelques remous au moment de sa publication. Même Zulma Carraud, l’amie de Balzac, a écrit qu’elle était sans doute « trop provinciale » pour l’apprécier.

L’appartement où Paquita reçoit son amant, et la jeune fille elle-même, associent sensualité et exotisme oriental. Dans le Voyage de Paris à Java, déjà, Balzac semblait nourrir des fantasmes orientaux, mais son texte m’évoque également Une vieille maîtresse, de Barbey d’Aurevilly, que j’ai relu l’année dernière. Dans le roman de Barbey d’Aurevilly, l’héroïne tenait son charme de son origine exotique (elle était originaire de l’Espagne, qui est ici également évoquée), de la décoration tout aussi exotique de son intérieur et, surtout, du fait qu’elle était tout un sérail en une seule femme, comme l’est également Paquita. Dans La fille aux yeux d’or également, le cadre a une grande importance : Henri de Marsay et Paquita se retrouvent dans un boudoir blanc, rouge et or, à la décoration et à l’ameublement orientalisants, que Balzac juge particulièrement propres à susciter des idées voluptueuses. Il est à noter que Balzac n’est pas aller chercher bien loin l’inspiration pour ce boudoir, puisque la description à laquelle nous avons droit est celle du salon que l’auteur avait fait aménager dans le logement qu’il occupait alors rue des Batailles!

Dans ce cadre et avec cette amante, Henri de Marsay en vient à se prendre pour un sultan régnant sur son sérail et s’arroge un droit de vie et de mort sur Paquita, que celle-ci, qui se déclare son esclave, lui accorde. Le roman prend alors une dimension tragique et verse dans le romantisme en se faisant le chantre d’un amour passionné. Car si, pour Henri de Marsay, il s’agit surtout d’une affaire de désir et d’orgueil, Paquita et son mystérieux rival aiment passionnément, d’un amour qui pousse à toutes les violences et à tous les extrêmes. Et l’histoire, qui avait commencé de façon assez légère, prend une tournure terrible et très belle.

J’en ai déjà trop dit sur ce roman et je vous incite à éviter les quatrièmes de couverture qui dévoilent le dénouement inattendu de ce texte magnifique, que je vous encourage vivement à découvrir si ce n’est pas déjà fait.

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6 commentaires pour La fille aux yeux d’or

  1. jerome dit :

    IL va quand même falloir que je trouve le temps de lire les deux autres épisodes de l’histoire des treize. J’ai l’impression qu’avec la seule Duchesse de Langeais, il me manque quelque chose^^

  2. nathalie dit :

    Ouahhh tu en as parles très bien, ça me donnerait presque envie de le relire ! C’est vrai que dans les romans du XIXe, je loupe toujours l’association « belle brune » et « espagnole » (donc passion sauvage et primitive), je me dis naïvement que c’est juste une brune, alors que c’est tout un monde…
    Chapeau pour cet article ! J’ai fini Ferragus, je fais un billet la semaine prochaine.

    • Marie dit :

      Je vais rougir. :-) Je suis enfin allée lire ton billet aujourd’hui et j’ai eu l’impression que tu n’étais pas d’un enthousiasme démesuré. C’est vrai que la fin est très particulière.
      J’ai hâte de lire ton avis sur Ferragus!

      • nathalie dit :

        Disons que Ferragus est mon préféré. Je balance entre les deux autres où je trouve qu’il y a des choses très bonnes (le début de la Duchesse de Langeais dans le couvent espagnol, le côté boîte à mystères de la Fille aux yeux d’or) et d’autres pénibles (le sexisme par exemple ou certains héros masculins qui ont l’air un peu fats).

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