Henri II, duc de Guise

Ceux qui me lisent depuis longtemps m’ont déjà vu tempêter après des auteurs de romans historiques qui ont réinventé l’Histoire à leur façon. L’idée, surtout pour les auteurs qui maîtrisent bien l’époque qu’ils évoquent, est sans doute de rendre leur récit plus romanesque et plus attrayant. J’ai d’ailleurs eu l’occasion d’entendre certains lecteurs dire que, sans ces enjolivements et déformations, l’Histoire serait ennuyeuse. Je suis, bien évidemment, d’un avis totalement opposé. Si certains historiens sont bien arides à lire, l’Histoire en elle-même est tout sauf plate et ennuyeuse et beaucoup d’essais historiques, relatant des faits relevant du récit d’aventure ou de l’épopée, m’ont fait rêver. Nombre de personnages historiques ont eu des vies extraordinaires, sans qu’il soit besoin d’inventer des anecdotes extravagantes pour les enjoliver, et nombre de personnages historiques aujourd’hui sombrés dans l’oubli, me sembleraient dignes d’être des héros de roman. C’est le cas de Henri II de Lorraine, duc de Guise, et le challenge Le règne de Louis XIV d’Eliza me fournit un bon prétexte pour me lancer dans un billet un peu atypique et parler de lui.

Pour les amateurs d’histoire, le nom de Guise évoque plutôt le 16ème siècle, les Guerres de religion et la Ligue catholique dont le chef était un autre duc de Guise nommé Henri : Henri Ier le Balafré, celui qui fut assassiné sur ordre du roi Henri III au château de Blois en 1588. Pourtant, si la famille a fait moins parler d’elle au siècle suivant, elle a survécu aux Guerres de religion et à la victoire d’Henri IV. Ainsi, la duchesse de Chevreuse, rendue célèbre grâce aux Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, était l’épouse d’un Guise, oncle de mon Henri II.

Les Guise, encore au 17ème siècle, étaient une famille considérable. Issus d’une branche cadette des ducs de Lorraine, ils avaient, de ce fait, en France, le rang de princes étrangers (étrangers puisque la Lorraine était encore un duché indépendant et non une région française) ce qui, selon la hiérarchie nobiliaire française, les plaçait juste en-dessous des princes du sang, au-dessus des ducs. Marie, soeur d’Henri II, eut ainsi la possibilité de refuser la main d’un roi de Pologne. La famille n’était pas seulement puissante, elle représentait également l’une des plus grosses fortunes de France. Les Guise étaient aussi des mécènes : à la fin de sa vie, Henri II fit venir à Paris et hébergea à l’hôtel de Guise (aujourd’hui siège des Archives Nationales) Pierre Corneille et son frère. Sa soeur Marie protégea ensuite le compositeur Marc-Antoine Charpentier. Mais les Guise ne connurent pas la même réussite qu’au siècle précédent et se compromirent dans des complots qui échouèrent et leur portèrent préjudice.

Mon héros, Henri de Lorraine, est né le 4 avril 1614 à Blois, où avait été assassiné son grand-père, le Balafré. Tallemant des Réaux dans ses Historiettes (l’équivalent pour le 17ème siècle de Closer ou Voici) dit de lui :

Il sçait quelque chose, a de l’esprit, dit les choses agréablement, n’est pas meschant, a de la generosité, du coeur et est fort civil. « C’est dommage qu’il est fou, » comme disoit M. de Chevreuse.

Henri était le second de la fratrie et fut donc destiné à l’Eglise : l’archevêché de Reims se transmettant plus ou moins dans la famille d’oncle à neveu, il devint archevêque de Reims à 15 ans. L’année suivante, en 1630, son père, le duc Charles, prit part à la journée des Dupes (au cours de laquelle Marie de Médicis, mère de Louis XIII, essaya de reprendre le pouvoir et de faire chasser Richelieu) : il avait mal choisi son camp et dût s’exiler en Italie, où sa femme et ses enfants le rejoignirent en 1634 et où il termina ses jours. Son frère aîné étant décédé prématurément, Henri devint duc de Guise à la mort de son père, en 1640.

Henri II, duc de Guise, en 1634 – Portrait par Van Dyck

Entretemps, en 1638, le jeune archevêque avait épousé secrètement Anne de Gonzague, une princesse de Mantoue. Le secret, mal gardé, vint aux oreilles de Richelieu qui, craignant la puissance des Guise, y vit l’occasion de faire renoncer Henri à ses bénéfices ecclésiastiques. Ses conditions pour ce renoncement ayant été refusées, celui-ci prit part à une conjuration fomentée par le comte de Soissons et passa à l’ennemi : il entra au service de l’empereur qui lui confia le commandement d’une armée. Cette trahison lui valut d’être condamné à mort… par contumace, puisqu’il se trouvait alors aux Pays Bas où il fit autant la guerre que l’amour!

En effet, le duc, que Tallemant des Réaux qualifie de l’ « un des hommes du monde le plus enclin à l’amour » y tomba amoureux d’Honorée de Berghes, jeune veuve du comte de Bossut, qu’il épousa en 1641… alors qu’il était théoriquement toujours marié à Anne de Gonzague et, accessoirement, toujours archevêque!

La question du mariage avec Anne de Gonzague fut résolue facilement : elle et Henri étaient parents et aucune dispense de parenté n’avait été demandée pour leur mariage, ce qui constituait un motif d’annulation. Henri renonça enfin à l’archevêché de Reims et, après la mort de Louis XIII et de Richelieu, il put revenir en France.

A peine arrivé, à la fin de 1643, il eut une liaison avec la duchesse de Montbazon, qui lui valut un duel contre Maurice de Coligny, qui décéda des suites du combat. Puis il tomba follement amoureux d’une fille d’honneur de la reine Anne d’Autriche, Suzanne de Pons, qu’il se mit en tête d’épouser. Son second mariage était toutefois plus difficile à annuler, car il ne pouvait cette fois arguer d’aucun lien de parenté entre son épouse et lui! Il sollicita donc cette annulation auprès du pape. De son côté, Honorée de Berghes en appela au roi d’Espagne pour l’empêcher. L’affaire traîna. Si bien que Henri se rendit à Rome en 1646, accompagné du comte de Roquefort, frère de Melle de Pons, afin de plaider sa cause auprès du pape.

Il y rencontra des émissaires napolitains venus chercher de l’aide contre les espagnols. Il convient de rappeler que les Habsbourgs dominaient alors en Europe non seulement l’Allemagne, l’Autriche et l’Espagne mais également la Belgique, les Pays-Bas et une bonne partie de l’Italie. La ville de Naples s’était révoltée contre leur domination et s’était proclamée en république. Henri II était avide de s’illustrer et vit là la possibilité de se couvrir de gloire en accomplissant des hauts faits. Il se souvint également qu’il descendait de René d’Anjou, qui fut roi de Naples, et y vit matière à prétendre à régner sur la ville. Il accepta donc de prendre la tête des révoltés, qui le nommèrent généralissime.

Naples était alors encerclée par les troupes espagnoles, par la terre aussi bien que par la mer. Qu’à cela ne tienne! A la faveur de la nuit, le duc traversa secrètement la flotte espagnole à bord d’une felouque et pénétra ainsi dans la ville. Il tint tête aux espagnols pendant 5 mois, pendant lesquels il réclama en vain l’aide de la France. Victime d’une trahison, il fut finalement fait prisonnier par les espagnols en mai 1648 et fut conduit en Espagne. Il y passa 4 ans en captivité, à Ségovie, dans des conditions de détention assez dures. Il fut seulement libéré en 1652, grâce à l’intervention du prince de Condé.

En 1654, Henri était de retour devant Naples, à la tête d’une petite flotte, mais cette nouvelle tentative échoua. Après cette seconde expédition, il ne fit plus beaucoup parler de lui. Il dût cependant à sa charge de Grand chambellan de Louis XIV d’être chargé d’accueillir à son arrivée en France la reine Christine de Suède qui, depuis son abdication en 1654, voyageait en Europe. Celle-ci décrivit le duc lors de cette rencontre comme une sorte d’apparition fantastique : un prince de conte de fées.

Henri II, qui décéda sans laisser d’enfants le 2 juin 1664, fut occupé durant ses dernières années par divers procès financiers… et par l’écriture de ses mémoires, ouvrage hagiographique dans lequel il raconte les exploits qu’il a accomplis lors de la grande affaire de sa vie, l’épisode napolitain. C’est à ce petit livre, qui est l’un des joyaux de ma bibliothèque, que je dois de m’être intéressée à lui.

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10 commentaires pour Henri II, duc de Guise

  1. nathalie dit :

    Ah oui ! c’est palpitant, à lire dès le matin. Je suis bien d’accord avec ton préambule, la réalité dépasse de loin la fiction niveau extravagances ! En plus c’est vrai !
    Je ne connaissais pas ce Guise-là, mais j’ai l’impression qu’il y avait quelques aventuriers de ce type parmi la grande noblesse (je pense à Retz j’avoue) qui n’ont rien à envier aux héros de Dumas.

    • Marie dit :

      Je pensais effectivement aussi au cardinal de Retz en écrivant mon introduction. Lui aussi est un personnage qui pourrait inspirer les romanciers. Et il y en a plein d’autres.

  2. Eliza dit :

    Magnifique billet, je ne connaissais pas ce personnage !!

    • Marie dit :

      Je crois que peu de gens le connaissent. Ton challenge est une bonne occasion pour remettre certains personnages ou événements en lumière.

  3. jerome dit :

    Un billet très complet en effet. J’aurais au mons appris queluqe chose d’intéressant aujourd’hui à propos d’un personnage plutôt méconnu de l’histoire de France. Merci !

    • Marie dit :

      C’est déjà ça! Les 16ème-17ème siècles étant ma période de prédilection, je suis ravie que le challenge me donne l’occasion de plonger un peu dedans.

  4. grillon dit :

    Oh le beau petit joyau !
    Je connaissais le nom de Henri II pour l’avoir entendu toute ma jeunesse, toutes les grands-mères avaient leur buffet Henri II dans leur salle-à-manger ! Le style Henri II fit fureur au début du XXème siècle, abondamment copié, interprété. Mais à part ça, je ne savais rien de cet homme qui a mené une vraie vie de bâtons de chaises, et le style portant son nom donnant aux pieds de chaises des formes chantournées, alambiquées comme son destin !
    Bravo pour ce beau sujet !

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