The way we live now – Quelle époque!

Pas évident de donner un aperçu d’un livre aussi touffu. Essayons tout de même! Le premier chapitre nous fait faire la connaissance de lady Carbury, qui vient d’achever la rédaction d’un recueil d’anecdotes historiques à sensation déformées et d’inventions qu’elle considère avec optimisme comme un essai historique (je suis restée tellement traumatisée par ma dernière lecture d’un roman de Jean Teulé l’année dernière que je n’ai pas pu m’empêcher de penser à lui chaque fois qu’il était question du Criminal queens de lady Carbury!). Celle-ci, donc, espère faire de son tissu d’atrocités un succès littéraire et contacte différents directeurs de journaux qui font partie de ses connaissances, afin qu’ils parlent favorablement de son ouvrage. Sa plume est, en effet, son gagne-pain. Veuve, lady Carbury a encore ses deux enfants à charge.

Sa grande fierté est son fils, sir Felix, un bon à rien sans morale couvert de dettes qui la ruine. En l’accompagnant, nous découvrons les habitués du club où il boit et joue toutes les nuits. Nous sommes également introduits grâce à lui dans le monde de la finance et de la politique, car sir Felix aspire à la main – ou plutôt à la dot – de Marie Melmotte, la fille d’un financier en vogue qui connaît une ascension prodigieuse.

Cependant, lady Carbury estime injustement que la cause principale de ses soucis est sa fille Henrietta, qui refuse d’épouser le chef de la famille, sir Roger Carbury, qu’elle estime mais n’aime pas. Les chapitres consacrés à sir Roger sont l’occasion de découvrir toute une société campagnarde, allant des fermiers et marchands à l’aristocratie, en passant par les ecclésiastiques locaux. Henrietta est amoureuse de Paul Montague, protégé de sir Roger et lui aussi lié, malgré lui, au monde de la finance.

D’autres personnages, encore, jouent un rôle important dans le roman. Les intrigues se croisent et s’entrenouent dans ce livre où, presque à chaque chapitre, le personnage central et le décor changent. Dans ces 760 pages imprimées en caractères petits et denses, Anthony Trollope a recréé un pan de la société anglaise m’évoquant, cette fois, par l’ambition de son projet, La comédie humaine de mon cher Balzac.

Le principal point commun de tous ces personnages, c’est que beaucoup ont l’impression que ce monde dans lequel ils vivent, l’Angleterre des années 1870s, est un monde en mutation. Et certains s’en réjouissent, tandis que d’autres le regrettent. Ces mutations touchent à de nombreux domaines :

 – la politique. Le roman d’Anthony Trollope se déroule à un moment important. Le Reform act de 1867 doubla le nombre de personnes autorisées à voter et étendit le droit de vote à des catégories sociales plus modestes. Il fit suivi, en 1872, du Ballot act qui imposa le vote à bulletin secret. The way we live now décrit une campagne électorale qui est censée est l’une des premières élections tenues après l’entrée en vigueur de cette nouvelle façon de voter. Ces deux lois eurent, bien évidemment, des répercutions en politique. Anthony Trollope suivit ces réformes de près et s’intéressa à la politique au point de tenter de se faire élire à la House of Commons en tant que député du parti libéral. Il évoque donc largement les deux principaux partis de l’époque : le parti libéral et le parti conservateur, auquel appartenait le premier ministre de l’époque, Disraeli, qu’il attaque en plusieurs occasions. J’ai malheureusement senti, dans ces passages, qu’il me manquait des éléments de compréhension.

– la finance. Etant beaucoup plus à l’aise dans ce domaine, j’ai pu suivre avec nettement plus de facilité, et de plaisir. La mutation, à ce niveau-là, concerne l’ampleur et l’internationalisation de la finance : la grande affaire, dans le roman, est la création d’une société américaine visant à construire une ligne de chemin de fer reliant la Californie au Mexique. Plusieurs personnages du roman appartiennent au bureau londonien de cette société, bureau qui semble ne faire que brasser du vent.

– les moeurs. Et notamment la marge de liberté des femmes. Les femmes de la génération de lady Carbury ne se retrouvent pas dans les jeunes femmes de la génération suivante et leurs aspirations et, à certains moments, ignorent comment réagir vis à vis de ces jeunes femmes. Est-ce une évolution des moeurs ou ont-elles oublié leur propre jeunesse? Je me le suis d’autant plus demandé que ces jeunes femmes réagissent de façon très diverses, certaines étant plus conservatrices que d’autres, l’une étant très pragmatique tandis que d’autres sont plus romantiques. Parmi toutes ces femmes, on trouve le portrait intéressant d’une américaine, qui est de loin la plus féministe et aspire à avoir le droit de se comporter comme un homme. Elle est un objet de scandale dans un monde qui est encore considérablement sexiste et je n’ai pas réussi à émettre d’hypothèses quant à ce que l’auteur pensait de son personnage, car il en dresse un portrait ambivalent, à la fois très noir (elle a un mauvais rôle) et très touchant. Mais le roman aborde également l’acceptation des mésalliances par des aristocrates ruinés ou l’évolution de la façon dont les financiers ou les juifs sont considérés dans la société.

En dépit de la densité du roman (qui m’a tout de même occupée près de deux mois!) et des éléments qui m’ont échappé du fait de mon ignorance du contexte historique, j’ai beaucoup apprécié cette lecture. Le style est enlevé, il se passe constamment quelque chose, et Trollope emploie un humour assez fin. J’ai donc eu bien du mal à quitter ces personnages au destin desquels je m’étais intéressée pendant plusieurs semaines et je me suis empressée d’ajouter un autre des romans de Trollope (apparemment, il y a l’embarras du choix!) à ma LAL.

Cette lecture a, en outre, eu l’avantage de me permettre de progresser dans plusieurs challenges : le challenge Anthony Trollope, évidemment, mais également le défi Lire en anglais et le challenge victorien.

 

 

 

 

 

 

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20 commentaires pour The way we live now – Quelle époque!

  1. jerome dit :

    760 pages en anglais, chapeau bas ! Et sinon il a écrit des choses moins denses (et traduites en français) Mr Trollope ?

  2. Yuko dit :

    Un roman que je ne connaissais pas mais que je note ! Merci à toi !

  3. Adalana dit :

    Il est dans ma PAL mais je n’ai pas encore trouvé le courage de m’y attaquer !
    Par ailleurs, j’avais beaucoup aimé Miss Mackenzie, je te le conseille !

    • Marie dit :

      C’est justement grâce à une amie qui lisait Miss Mackenzie que j’ai découvert Trollope et eu envie de le découvrir. Il fait partie de mes projets de lecture!

  4. 2 mois de lecture!!! oh làlà, les thèmes me semblaient intéressants, mais là j’abandonne… Il est vraiment gros, ou alors tu as eu du mal à le lire?

    • Marie dit :

      760 pages écrit petit + assez peu de temps consacré à la lecture + des lectures parallèles pour avoir quand même matière à poster quelques billets!
      Ce n’est pas la faute du livre si j’ai passé autant de temps dessus : pressée de savoir ce qui allait se passer ensuite, j’ai lu les 200 dernières pages en 2 jours.

  5. urgonthe dit :

    Merci pour ta participation au challenge. Trollope, c’est gros, c’est touffu mais il me passionne tellement que j’arrive à terminer ses plus gros pavés en deux semaines ! Ta note est intéressante, elle situe bien le roman dans le contexte politique et économique de l’époque, qui me dépasse aussi largement. C’est drôle d’observer l’évolution des mœurs, confrontée à des règles morales plus vraiment adaptées. Tout l’intérêt de ses derniers romans !

  6. Eliza dit :

    Ton billet me rappelle bien le plaisir que j’ai eu à la lecture de ce roman : très dense, très varié dans les sujets traités et les personnages, mais jamais ennuyeux ! Il me manquait aussi quelques éléments pour saisir tous les tenants et aboutissants de la campagne électorale de Melmotte mais c’est effectivement une belle chronique d’un monde en pleine mutation. La comparaison avec La Comédie humaine me semble tout à fait justifiée (d’ailleurs, j’ai un challenge en cours je crois ;-) !)

    • Marie dit :

      En laissant le lien vers mon billet chez Urgonthe, j’ai vu que tu l’avais lu aussi et j’ai effectivement eu l’impression en lisant ton avis qu’on avait eu à peu près le même ressenti.
      Un challenge? Quel challenge? :-)

  7. keisha dit :

    Je l’ai lu (en français) mais pour honorer le challenge que j’ai un peu laissé dans les choux, je dois poursuivre avec un pavé en vO, et là je peux le faire, mais en laissant les autres lectures (même pas peur, Dickens ne m’a pas résisté)

    • Marie dit :

      Moi aussi j’ai délaissé mes autres lectures pour venir à bout de celui-ci, j’éprouvais le besoin de me concentrer dessus. J’ai lu un Dickens en VO il y a bien longtemps, je ne me souviens plus si j’avais trouvé ça dur ou pas. C’est un des nombreux auteurs que j’ai trop peu lu.

  8. Ping : Journal de lecture – 1ère quinzaine de novembre 2012 | Et puis…

  9. Céline dit :

    Je n’ai encore jamais été déçue avec un Trollope ! Celui-là, je ne l’ai pas encore lu, mais il me fait de l’oeil…

  10. Ping : Défi Lire en anglais : I read in English ! « Le Blog des Livres qui Rêvent …

  11. Ping : Quelle époque! | Les livres de Camille

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