Les précieuses ridicules

41W5F0SaBWL__SL500_AA300_Econduits par deux jeunes filles qui leur reprochent de ne pas se comporter comme dans les romans en vogue, leurs prétendants décident de se venger en leur envoyant leurs valets, qui aspirent à se donner de grands airs, déguisés en grands seigneurs. Ces derniers, enrubannés, excentriques, s’exprimant par circonvolutions et se proclamant poètes, éblouissent les jeunes filles qui s’imaginent déjà lancées, grâce à eux, dans la bonne société parisienne.

Je suis toujours intimidée lorsqu’il s’agit de parler d’oeuvres classiques, et je le suis encore plus aujourd’hui, étant complètement perdue après avoir lu la notice de l’édition de la Pléiade, dans laquelle j’ai relu Les précieuses ridicules.

L’introduction du volume rappelle que le prix des places de théâtre était alors considérable et représentait à peu près l’équivalent d’1/10e du salaire mensuel d’un valet. Le public appartenait aux classes sociales aisées : noblesse et bourgeoisie aspirant à adopter les airs de la noblesse. C’est à ce public que Molière s’adressait et, la mode étant alors à la galanterie, dans les romans (Melle de Scudéry et sa carte du Tendre) et les salons, c’est à une réputation de galanterie qu’il aspirait.

Bien que ma prof de français de l’époque se soit ingéniée à nous apprendre ce qu’était le courant précieux en littérature, et bien qu’il soit évoqué dans Wikipedia (alors qu’on fait chou blanc en y cherchant la définition de roman galant), selon les directeurs de cette édition de Molière dans la Pléiade, un tel courant littéraire n’a jamais existé :

« Jusqu’alors, on parlait bien ici et là de femmes dites « précieuses » mais c’était de façon parfaitement contradictoire. Outre que la qualification de « précieuse » était employée en bonne part plus souvent (et depuis plus longtemps) qu’avec une dimension satirique ou parodique, le vaste roman de l’abbé de Pure, La Prétieuse ou le Mystère des ruelles (1656-1658), qui se présentait comme une quête initiatique, à travers les « ruelles » (les salons galants) de Paris, d’une quintessence de la galanterie, avait attiré l’attention sur le terme tout en évitant d’en donner une définition précise pour lui garder son « mystère », ce qui avait immédiatement donné lieu à des publications parodiques. »

D’ailleurs, je trouve frappant l’article de Wikipédia s’appuie, pour définir le courant précieux, sur ce roman de Michel de Pure, sur la pièce de Molière et sur une parodie de celle-ci mais ne cite pas un seul écrit qui aurait relevé de la préciosité.

Ce qui en découle, c’est que Molière n’aurait pas cherché à faire une satire, mais à parodier les salons galants : aspirant à être reconnu par eux, il n’allait pas se tirer une balle dans le pied en les attaquant.

Enfin, la pièce n’est pas née de la volonté de Molière de critiquer les moeurs de son temps mais simplement de celle de créer une pièce burlesque mettant en valeur Jodelet, un acteur qui venait de rejoindre sa troupe et qui jouissait d’une grande réputation dans les rôles de valet aspirant à se donner des airs de seigneurs.

Alors? Comment faut-il qualifier les romans de Melle de Scudéry? Existe-t-il un courant précieux? Un courant galant? Rien de tout cela? Dois-je considérer que ce qu’on m’a appris au collège en cours de français est complètement faux et en faire table rase? On pourra sans doute me dire qu’il s’agit de points de détail. Néanmoins, d’une part, le fait de savoir quelle était l’intention de Molière : critiquer un courant de pensée ou le parodier gentiment pour faire rire, me semble essentiel pour la compréhension de la pièce (bien que pas indispensable pour l’apprécier!). D’autre part, pour moi qui aime la précision, la lecture de cette notice, allant à l’encontre de l’enseignement que j’avais reçu, a été très perturbante. Je me sens perdue et ignorante, et encore plus convaincue de l’utilité de l’esprit critique. J’en ressors avec le sentiment d’être passée à coté d’un élément important de cette époque que je pensais bien connaître, et l’envie de me documenter pour faire le tri dans ces informations discordantes. Le problème, c’est que l’on ne peut pas très bien connaître un nombre infini de sujets. Alors comment peut-on penser qu’on a des notions dans un domaine si l’on ne peut pas savoir si l’on peut faire confiance à ce que l’on a appris? J’ai l’impression que je ne suis pas au bout de mes peines et que je n’ai pas fini de couper les cheveux en quatre (ou plus!), n’ayant pas encore, notamment, abordé les pièces qui mettent en scène des médecins!

L’une des raisons qui m’ont fait opter pour l’édition de la Pléiade est la richesse de l’appareil de notes des livres de cette collection. Là encore, ce choix s’est révélé être à double tranchant. D’un côté, il m’a été très utile : j’y ai, par exemple, appris l’existence dans la pièce de jeux de mots grivois qui m’avaient totalement échappés lors de mes précédentes lectures. J’y ai appris que le choix de certains éléments, tels que les titres empruntés par les valets, était tout sauf innocent, et que Molière a complètement inventé certaines expressions qu’on trouve dans la pièce.

En revanche, il m’a été nuisible dans la mesure où, m’interrompant constamment pour consulter les notes, ma lecture de la pièce a été hachée, et je l’ai de ce fait beaucoup moins appréciée que les fois précédentes. Même s’il me semble que c’est une pièce qui gagne à être vue plutôt que lue (impossible de me rappeler si je l’ai vu jouer ou pas… j’aurais tendance à dire que oui, mais c’est seulement une impression), du fait de l’importance des jeux de scène. Toujours est-il qu’il faudra que je trouve une solution pour mes prochaines lectures : peut-être lire les pièces une première fois d’un trait sans regarder les notes, puis recommencer en survolant et m’arrêtant à chaque note? A voir…

Ce qui m’a étonnée, c’est que je ne me souvenais plus que la pièce était si courte. J’y ai, en revanche, retrouvé avec plaisir le langage ampoulé employé par les deux précieuses ridicules et les valets travestis.

Cette relecture a été faite à l’occasion de la LC proposée par Eliza dans le cadre de son challenge  Le règne de Louis XIV et elle me permet de débuter le challenge Molière.

Et je suis tout épatée d’avoir réussi à écrire un long billet alors que je n’avais rien à dire!

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17 commentaires pour Les précieuses ridicules

  1. Sharon dit :

    Merci pour ta participation ! Le lien est rajouté.
    En tant que professeur de français, je tiens à dire que la préciosité était toujours enseigné il y a une dizaine d’années au lycée (je n’enseigne plus qu’au collège désormais) et que l’on n’a pas fini en ce qui concerne les contradictions concernant les oeuvres littéraires.

    • Marie dit :

      Je sais bien que l’enseignement et la perception qu’on a des choses évolue au fil des progrès de la recherche, des sources que l’on découvre ou que l’on exploite mieux et des courants de pensée en vogue à chaque époque. Je pense notamment à la révolution française, qui a été considérée sous un jour beaucoup plus sévère par les historiens après la chute de l’URSS. Mais je pensais naïvement que la littérature était moins mouvante. Et cet épisode m’a vraiment donné envie de lire des essais sur la littérature du 17ème siècle pour débroussailler un peu le terrain et tâcher d’y comprendre quelque chose.
      Ce qui m’hallucine, surtout, c’est que l’existence de la préciosité soit purement justifiée, sur Wikipedia, par l’existence de 3 textes qui se sont inspirés l’un l’autre et qui se moquent des précieuses. Si j’étais l’auteur de l’article, j’aurais trouvé ça franchement léger et j’aurais fouillé un peu pour pouvoir écrire quelque chose de plus solide. Mais bon, c’est bien connu que Wikipedia est parfois à prendre avec des pincettes et j’y ai lu quelques horreurs sur des articles historiques.

  2. Le problème de l’histoire littéraire est qu’elle met les oeuvres dans des cases passant outre parfois les dates, délimitant les courants de telle date à telle date, ce qui est illusoire car souvent deux mouvements coexistaient. Il me semble que la préciosité est davantage un courant social et effectivement de salon, et Mme de Scudéry tenant salon, elle a repris cet esprit dans ces oeuvres, dire qu’il s’agit d’un mouvement littéraire, je ne sais pas vraiment, disons sans doute qu’il s’agit plus exactement d’un courant de pensée comme le positivisme par exemple qui n’est pas un mouvement littéraire en soi mais que l’on retrouve dans le naturalisme.
    Ton billet est en tout cas super intéressant (comme toujours!).

    • Marie dit :

      Oui, tu as raison. Pourtant, d’ordinaire je n’aime pas faire rentrer les choses dans les cases et j’attache très peu d’importance aux noms des courants littéraires et à ceux-ci eux-mêmes dans mes lectures. Je m’énerve moi-même à pinailler comme ça et, si j’ai centré mon billet sur ma réaction, c’est que sa force m’a étonnée. Toujours est-il que j’ai un besoin de compréhension qui n’est pas satisfait, et je suis sûre que, dans 1 an, 2 ans ou plus, je reviendrai sur la question.

  3. Cleanthe dit :

    J’aime beaucoup ton billet. Il me semble que c’est justement le charme d’une œuvre littéraire, d’être toujours plus riche que tous les commentaires qu’on peut en proposer. L’Histoire littéraire est toujours à la traîne d’une œuvre dont elle enrichit la connaissance. Les catégories historiques sont à la fois utiles et inutiles. Elles évitent de fantasmer n’importe quoi à propos d’un livre donc contribuent favorablement à la formation d’une culture littéraire, notamment scolaire. Ceci dit, il n’est pas inutile parfois de les laisser tomber et de se plonger plus ou moins ingénument dans une œuvre. Ce moment de la rencontre singulière avec un livre est l’un des plus délicieux, n’est-ce pas?

    • Marie dit :

      Tout à fait. Je pense que je m’y suis mal pris et que je me suis gaché la lecture en me plongeant dans la notice et dans les notes. La prochaine fois, je commencerai par une lecture spontanée, pour avoir le plaisir de la lecture. Je m’étais assez peu penchée jusqu’à présent sur les questions d’histoire littéraire, mais j’ai envie de rattraper ça.

  4. Deuzenn dit :

    J’ai lu aussi cette pièce pour le challenge d’Eliza. Ton billet est vraiment intéressant, j’y ai appris beaucoup de choses même si, comme toi, je me pose du coup des questions sur ces fameuses Précieuses et ce que j’ai appris en cours de Français!

  5. L'Irreguliere dit :

    Et voilà pourquoi je ne lis jamais l’appareil critique ;-)

  6. jerome dit :

    Difficile de se frotter aux classiques. J’ai toujours l’impression de ne pas être au niveau. Au moins à la fac on était mis sur les rails par le prof. Lire L’étranger avec l’une des plus grandes spécialistes françaises de Camus (comme j’ai eu la chance de le faire) c’est autre chose que de le découvrir tout seul dans son coin.
    En tout cas quand il y a un appareil critique je le lis systématiquement avec l’impression que l’on va me donner quelques clés que je ne posséde pas. Maintenant, juger avec le recul suffisant la qualité de cet appareil critique, c’est une autre histoire…

    • Marie dit :

      J’ai la même impression et c’est pour ça que moi aussi je lis toujours l’appareil critique. D’où mon désarroi! Le fait de ne pas avoir fait d’études littéraires accroît encore mon sentiment d’incompétences. Je lis souvent chez certaines blogueuses des remarques sur des figures de style qui m’auraient complètement échappé.

  7. Theoma dit :

    j’ai relu Les précieuses ridicules cette année… de temps en temps, relire un classique, ça fait du bien !

  8. Bonjour Marie. Je viens tout juste de découvrir ton blog, que je pense suivre d’ailleurs… on te sent beaucoup humainement dans ce que tu écris. J’ai lu il y a quelques mois un livre qui pourrait t’intéresser, « L’évidence de l’égalité des sexes, une philosophie oubliée du 17e siècle » d’Elsa Dorlin (qui était ma prof de philo à la fac, je la suis encore, donc je peux te dire, valeur sûre!)

  9. Ping : Challenge Molière : le billet bilan | deslivresetsharon

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