L’ensorcelée

51WD01N0VJL__SL500_AA300_Barbey d’Aurevilly se met en scène dans ce roman et rapporte comment, des années auparavant, lors d’un voyage en Normandie, il aurait été amené à traverser une lande déserte (le récit est bien évidemment fictif). Comme celle-ci était réputée abriter des brigands et que, du fait de l’absence de relief et de végétation, il était facile de s’y perdre, faute de repères, la propriétaire de l’auberge où il avait fait une halte lui adjoignit pour compagnon de voyage un riche fermier. Les deux hommes sympathisèrent rapidement et devisèrent de choses et d’autres, jusqu’à ce que la jument du fermier mette le pied dans un trou et se mette à boîter. Les deux voyageurs poursuivirent donc leur route à pied. Tandis que le fermier faisait part de ses soupçons à propos d’un de ces bergers itinérants réputés sorciers qu’il avait vu tourner autour de sa monture, une cloche se fit entendre, alors qu’il était minuit et qu’aucune église n’était à proximité. Le fermier reconnut la cloche de l’abbé de la Croix-Juhan, annonciatrice de malheur, et, à la demande de son compagnon, il occupa le reste de leur trajet nocturne à conter l’histoire tragique de ce religieux, ancien chouan, réapparu dans le pays au début du règne de Napoléon.

Il y a parfois du bon à avoir une mémoire de poisson rouge. Si l’intrigue d’Une vieille maîtresse, que j’ai relu l’année dernière, m’avait laissé quelques souvenirs, j’avais tout oublié de ce roman et j’ai été très heureuse de le redécouvrir. Enfin… mon bonheur aurait été complet si une note ne m’avait pas dévoilé une partie du dénouement de l’histoire. J’avais pourtant pris grand soin d’éviter la préface, attendant d’avoir fini ma lecture et la rédaction de mon billet pour la lire, afin d’éviter les spoilers et de ne pas risquer d’être influencée!

J’ai retrouvé dans ce roman tout ce qui fait de Barbey d’Aurevilly un de mes auteurs préférés. J’aime le rythme qu’il donne à ses récits. Dans L’ensorcelée, il prend tout son temps pour planter le décor et présenter les personnages. Il en profite pour critiquer le progrès, en ce XIXe siècle où tout va vite (le roman a été écrit juste après la révolution de 1848), et faire l’apologie de l’ancien temps, des traditions et de l’inculture, celui de la chouannerie dont les récits ont bercé son enfance, et qu’il a mythifié. Néanmoins, son roman, qui peint les travers et les horreurs de ces traditions et de cette inculture, m’a, au contraire, fait l’effet d’être un plaidoyer en faveur du progrès!

Et surtout, il crée une ambiance sinistre et tragique, qui prépare le lecteur à lire des événements terribles : un paysage désolé et effrayant, des figures noires, des passions dévorantes. A plusieurs reprises, il place le lecteur face à une alternative : les faits qu’il rapporte peuvent s’expliquer d’une façon rationnelle, qu’il expose, mais on peut également juger qu’ils relèvent du fantastique, qui donne toute sa dimension au récit.

Une fois le décor posé, le récit s’emballe et les événements dramatiques se succèdent, parfois entrecoupés de pauses. Alors que j’ai très peu lu ces dernières semaines, j’ai avalé ce roman en l’espace de quelques jours seulement, car, une fois dedans, j’avais énormément de mal à le lâcher. J’avais parfois l’impression que l’auteur jouait avec mes nerfs avec les changements de rythme qu’il a imposés à son récit, et j’étais déchirée entre l’envie de lire à toute vitesse, voire même en diagonale, pour découvrir plus vite ce qui allait se passer ensuite, et celle de prendre mon temps, pour mieux apprécier son style. Il joue également sur le mystère : même si l’abbé de la Croix-Jugan est un personnage central du roman, le lecteur ignore tout de sa personnalité, de ses motivations, de ses objectifs, de ses sentiments. L’impression qu’il produit n’en est que plus forte.

Je suis également toujours séduite, en lisant Barbey d’Aurevilly, par son style. Je trouve qu’il a une très belle façon d’écrire, et j’aime la manière dont se marient dans ses écrits la finesse et la puissance. Ses images sont très colorées et dénuées de tout fard : comme pour Une vieille maîtresse, certains passages ont été censurés lors de la première publication en feuilleton du roman, parce que trop politiques, trop sensuels ou jugés blasphématoires. Pour ma part, je trouve que les scènes qu’il décrit parlent à l’imagination. Je me les représente facilement et je me sens vraiment transportée dans le récit.

Comme chaque fois qu’un livre me tient à coeur et me semble admirable, les mots me manquent pour en parler comme il conviendrait, et j’ai l’impression de patauger dans la semoule sans parvenir à lui rendre justice, aussi je vais en rester là! Je vous invite à aller lire les billets tout aussi enthousiastes de Jérôme et d’Aaliz, qui ne devrait pas tarder, cette relecture ayant été effectuée dans le cadre d’une LC en leur compagnie.

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13 commentaires pour L’ensorcelée

  1. George dit :

    Je l’ai lu l’an dernier, ce roman végétait dans ma PAL depuis mes études, autant dire depuis le siècle dernier ;) ! Comme toi j’avais trouvé admirable le style et cette façon de mêler réalisme et fantastique. Un roman inclassable et sublime.

    • Marie dit :

      Moi aussi j’ai des trucs qui végètent depuis le siècle dernier. :-)
      Oui, c’est tout à fait ça. Je suis émerveillée chaque fois que je lis cet auteur.

  2. yuko dit :

    je le note celui-ci ^^merci d’en avoir parlé !

  3. jerome dit :

    Une belle surprise et une très jolie découverte pour moi qui n’avais jamais lu cet auteur. Il se dégage une vraie puissance, à la fois de son écriture et des événements qu’il met en scène. Je ne m’y attendais pas, ce fut d’autant plus agréable. Merci pour cette LC !

    • Marie dit :

      Tu vois que les classiques ont du bon!
      Rien à voir avec la choucroute : je viens de lire que Le yark est en train d’être adapté en film d’animation.

      • Jérôme dit :

        Pour le Yark ça m’étonne pas, il a le potentiel pour devenir un personnage animé cet ogre. Sinon il faut que je t’envoie par mail la préselection du prix des jeunes lecteurs. Je m’en suis sorti tant bien que mal : 9 titres en tout dont 2 BD et le Yark. Tout est dans les mains des membres du comité de lecture depuis hier après-midi. Sélection définitive des 5 livres qui seront proposés aux élèves début juin…

  4. Aaliz dit :

    Billet enfin publié même si je n’en suis pas du tout satisfaite. Mais décidément, en ce moment, j’ai beaucoup de mal … En tout cas, je suis contente que tu aies à nouveau apprécié ce roman. Et toutes mes excuses pour mon affreux retard !

    • Marie dit :

      C’est comme tu disais il y a quelques temps : plus un livre nous plait, plus il est difficile d’en parler. Pour ce qui est du retard, ce n’est rien à côté de celui que j’ai pour Proust!

  5. missycornish dit :

    Mince j’ai manqué cette LC! Vous voulez pas en faire une autre sur Les Diaboliques par hasard?…

    • Marie dit :

      Si si, mais je pense que ce sera plutôt pour le deuxième semestre. Est-ce que ça te conviendrait?
      Je suis toujours dans Proust et j’avance à une vitesse d’escargot…

  6. Ping : Journal de lecture – avril 2013 | Et puis…

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