Notes de Hiroshima

51Wdt5OMXNL__SY445_Il est des histoires infiniment plus tristes. Ainsi, celle d’une jeune fille qui, étant tombée par hasard sur son dossier médical où figurait la mention « leucémie myéloïde », s’est pendue. Chaque fois que j’entends une histoire de ce genre, je me dis que nous avons au moins une chance : celle de vivre dans un pays non chrétien. Le seul réconfort, ou presque, que je puisse trouver, est de penser que la culpabilité de son acte n’a sans doute pas poursuivi cette malheureuse jeune fille jusque dans les profondeurs de la mort. Et aucun d’entre nous, qui lui avons survécu, ne peut moralement parlant condamner son suicide. Simplement, nous avons la liberté d’évoquer d’un coeur humble l’existence de ceux qui, malgré tout, ne se suicident pas. Ceci est une réflexion personnelle, mais le Japonais que je suis fait sans doute partie de ces gens qui, se sachant atteints d’un cancer, iraient se pendre sans culpabilité aucune, et sans crainte de l’enfer. Ou tout au moins, je me demande souvent de quel droit je pourrais empêcher quelqu’un de se suicider. L’impuissance me ronge comme une moisissure. Dans cette faiblesse, je reprends courage en découvrant chez ceux de Hiroshima qui, malgré tout, ne se suicident pas, un sens moral profond, primordial et pleinement humain.

Je ne pensais pas participer au challenge Ecrivains japonais d’Adalana ce mois-ci. En effet, ce que j’avais pu lire sur les blogs à propos des romans les plus connus de l’écrivain du mois, Kenzaburô Ôé, tels que Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, ne m’avait pas du tout du tout tentée. Néanmoins, j’ai jeté un oeil à sa bibliographie, je ne sais pas trop pourquoi, et je me suis rendu compte qu’il y avait une partie de son oeuvre « plus personnelle », qui était susceptible de plus me parler. Cette évolution a pris naissance à l’occasion de la rédaction de Notes de Hiroshima, et c’est pour cette raison que c’est cet ouvrage que j’ai choisi.

En août 1963, Kenzaburô Ôé est envoyé à Hiroshima, afin de rédiger un article sur la Conférence mondiale contre les armes nucléaires qui devait s’y dérouler. Alors âgé de 28 ans, il est déjà un écrivain reconnu : il a notamment reçu le prix Atakagawa pour Gibier d’élevage 5 ans auparavant. Par ailleurs, il vient d’être père pour la première fois et est très inquiet au sujet de son fils, qui a dû être opéré d’une malformation au cerveau et est entre la vie et la mort. La semaine qu’il a passé à Hiroshima cet été-là l’a bouleversé et a exercé une grande influence sur lui :

Néanmoins, à présent que trente-deux années ont passé, je suis persuadé qu’il y avait, dans ce que j’ai vu et entendu à Hiroshima cet été-là, et dans les réflexions que j’ai échafaudées à ce sujet, quelque chose d’universel. Ou du moins, que c’est cela qui a forgé la vision de l’homme, de la société, du monde, présente dans mon oeuvre ultérieure. Dans la suite de ma vie littéraire, combien de fois n’ai-je pas songé de nouveau à ce tournant! Sans cette semaine-là, il est sûr que ni ma vie d’écrivain ni la vie d’homme que j’ai menée à partir de là n’auraient existé.

Pendant deux ans, il a effectué des voyages réguliers à Hiroshima, qui ont donné lieu à une série d’articles, regroupés dans cet ouvrage publié en 1965.

Mes impressions au début du livre étaient assez mitigées. En effet, dans le premier chapitre/article, l’auteur rapporte longuement les dissensions politiques internes de l’association antinucléaire organisatrice de la conférence entre obédiences russe et chinoise, qui aboutiront à la division en deux de l’association. Outre le fait que ça ne m’a pas passionnée, ces disputes m’ont semblé bien futiles et je me suis interrogée sur l’utilité de ces conférences et associations.

Mon opinion a cependant vite évolué. D’une part, Kenzaburô Ôé dresse en de nombreuses occasions les portraits de gens membres d’associations de quartier ou plus importantes qui cherchent à se rendre utiles et à faire bouger les choses. D’autre part, son livre est d’une grande richesse du fait de la variété et de la profondeur des thèmes abordés et j’ai beaucoup appris sur ce sujet que je connaissais mal.

Lorsqu’il écrit, 20 ans après l’explosion de la bombe, celle-ci continue de faire des ravages : de nombreuses personnes sont mortes lors de l’explosion et dans les jours et semaines qui ont suivi. Plus tard, lorsque les habitants pensaient être tirés d’affaire, apparurent les leucémies. Puis les cancers. Kenzaburô Ôé décrit des cas de femmes cloitrées chez elles depuis des années parce qu’elles ne veulent pas faire voir leur visage défiguré par les brûlures. Il parle du désespoir de ceux qui ont perdu de nombreux proches, de l’angoisse des malades, de celle des survivants qui n’ont pas présenté de symptôme inquiétant jusque-là, mais qui savent que ceux-ci peuvent se déclarer à tout moment, des jeunes femmes chez qui l’accouchement déclenche la leucémie fatale et de l’appréhension que l’irradiation des parents se répercute sur les enfants nés après 1945.

Il s’indigne de l’insuffisance de la couverture sociale des victimes, et du fait que ceux qui ont quitté Hiroshima ne soient pas couverts et ne puissent trouver que difficilement des médecins au fait des conséquences de l’irradiation dans leurs nouveaux lieux de résidence.

Il dresse des portraits émouvants des médecins d’Hiroshima, victimes eux-mêmes, qui se sont dévoués sans compter pour leurs concitoyens et, pour ceux qui ont survécu, qui continuent à le faire. Il décrit la difficulté de leur tâche : les connaissances médicales manquaient totalement sur les conséquences sur la santé d’une telle catastrophe. Les médecins découvrent les manifestations au fur et à mesure qu’elles se présentent et sont, bien souvent, impuissants dans leur lutte contre les maladies.

On trouve également dans ces articles nombre de portraits de gens qui ont survécu ou sont morts. Ces récits de vie ou de mort ont visiblement beaucoup fait réfléchir l’auteur, et l’ont parfois fait revenir sur lui-même. Il s’interroge ainsi sur la honte, la dignité, le courage, mais également sur l’image de ces gens. Parler des victimes semble important parce que, lorsqu’il est question de l’arme atomique, les gens ont en général à l’esprit sa puissance, et non les dégâts qu’elle peut faire. Le corps affaibli et abimé des survivants est en soi un appel à la paix, au désarmement. Mais certains survivants ne veulent pas être vus en tant que victimes et aspirent à l’anonymat et à une vie et une mort normales.

Kenzaburô Ôé aborde encore de nombreux autres thèmes. Il rapporte de nombreux témoignages et cite de nombreux extraits d’oeuvres de survivants de la bombe. C’est un livre tragique et émouvant, mais qui ne sombre jamais dans le misérabilisme. Il donne à regretter, à réfléchir, à admirer, et surtout donne beaucoup d’informations et suscite l’envie d’aller plus loin et d’en apprendre plus.

Je suis donc très contente d’avoir été au-delà de mes préjugés et d’avoir fait cette découverte. J’aimerais maintenant lire les ouvrages que lui a inspirés son expérience avec son fils handicapé mental (le bébé opéré en 1963).

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12 commentaires pour Notes de Hiroshima

  1. Marilyne dit :

    Toujours impressionnée par les récits de Kenzaburo Oé. Je n’ai pas encore lu celui-ci, j’ai privilégié ceux sur l’enfance handicapée. Justement, j’en ai un à présenter bientôt.

  2. jerome dit :

    Je ne connaissais pas du tout, c’est très intéressant. Moi qui ai lu beaucoup de choses dernièrement sur Tchernobyl et la façon dont la population a été traitée. L’histoire se répète toujours…

    • Marie dit :

      Je pense effectivement que c’est une lecture qui pourrait t’intéresser. Moi, à l’inverse, j’ai envie de lire sur Tchernobyl pour prolonger le sujet. J’ai aussi plusieurs livres sur Fukushima dans ma LAL et je trouve intéressant d’avoir commencé par Hiroshima, connaître le passé permettant de mieux comprendre le présent.
      Je suis passée silencieusement chez toi ces derniers temps, faute de trucs constructifs à dire. Tu as lu beaucoup de choses qui ne m’inspirent pas du tout, comme tu peux sans doute t’en douter (sans compter les trucs assez durs, Camus, par exemple, n’est pas du tout ma tasse de thé), mais j’ai quand même noté quelques titres (la BD que tu as lue avec Mo’, notamment).

      • jerome dit :

        Je me doute que mes lectures du moment ne t’inspirent pas et ce n’est pas ma participation au 1er mardi qui va relever le niveau… Bon j’emmène quelques mangas en vacances et je vais aussi en profiter pour découvrir Wilkie Collins. Qui sait… (et puis il me reste aussi Prodigieuses créatures à découvrir^^).

        • Marie dit :

          Jamais lu Wilkie Collins. J’en ai un en stock. Moi je n’emporterai sans doute que peu de mangas en vacances cette année, le rapport temps de lecture / encombrement dans les valises n’est pas rentable! Je me demande ce que tu vas penser de Prodigieuses créatures…

  3. Ping : Challenge Écrivains japonais : Récap’ de juin | Adalana's Imaginary World

  4. denis dit :

    très belle présentation de ce livre que j’ai aussi lu pour ce challenge, très émouvant au sujet de ces victimes innocentes et qui se montrent d’une dignité à toute épreuve
    son fils est devenu un grand musicien malgré son handicap mental

  5. Ping : Journal de lecture – juin 2013 et chroniques express (ça devient une habitude…) | Et puis…

  6. mrspepys dit :

    Ton billet a piqué ma curiosité : je vais sans doute essayer de donner une nouvelle chance à Ôé avec cet essai.

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