Qu’a-t-elle vu, la femme de Loth?

51VIkddRp2L__SY445_Dans la série  » je gère les priorités », je passe maintenant au Pari hellène de Nathalie, qui s’achève dans une semaine. Cette fois, c’est pour la rédaction du billet que j’ai traîné 6 mois. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été inspirée par le roman, puisqu’il s’agit décidément de mon gros coup de coeur de cette année. Néanmoins, il est tellement riche  et tellement inclassable que les quelques fois où j’ai essayé d’en parler dans mon entourage, j’ai eu l’impression de m’emmêler les pinceaux et d’être incapable de faire passer ce qui m’avait emballée en le lisant. On va donc faire simple : jetez-vous dessus, ce bouquin est génial!

Essayons tout de même  de développer un peu… Ca commence comme un roman de science fiction, ou, plus précisément, une uchronie : un cataclysme a englouti sous les eaux la moitié de l’Europe. Paris et Vienne sont ainsi devenus des ports de la Méditerranée. A l’emplacement de la Mer Morte, un sel violet s’est mis à jaillir, qui est vite devenu source d’addiction pour de nombreuses personnes. Ce sel est exploité et commercialisé par la Compagnie, qui a fondé une Colonie au Moyen Orient à cet effet.

Le sel déréglant les appareils, la Colonie n’est accessible que par bateau. Les navires sont également son seul moyen de communication avec l’extérieur. De ce fait, on oublie vite la science fiction pour se retrouver dans une sorte de huis clos hors du temps. La Colonie, qui fonctionne comme une sorte de dictature, est dirigée par un gouverneur. Celui-ci est le représentant de la Compagnie, qui lui transmet ses instructions et reçoit ses rapports d’activité deux fois par mois, par l’entremise d’un coffre qui arrive par bateau. Or, le gouverneur est retrouvé mort.

Ce décès provoque une panique chez les six notables de la colonie, qui ne savent comment agir, puisque la nouvelle ne pourra être transmise à la Compagnie que deux semaines plus tard, à l’arrivée du prochain bateau, et qu’il faudra patienter encore plus longtemps avant que la Compagnie n’envoie un nouveau gouverneur ou ses instructions. Ces six notables, la femme du gouverneur, son secrétaire, le directeur du dispensaire, le chef des gardes, le chef de l’Eglise orthodoxe locale et le juge, finissent par décider, d’un commun accord, d’écrire chacun un rapport à la Compagnie sur le déroulement de ces deux semaines entre la mort du gouverneur et l’arrivée du bateau porteur du coffre. Ce sont ces rapports que le lecteur découvre, dans une alternance d’extraits des six documents, relatant donc les événements sous six angles différents.

Au début, ces six personnages se triturent les méninges pour essayer de deviner ce que la Compagnie attend qu’ils fassent dans cette situation inédite et, à mesure que notre connaissance de la Colonie progresse et que leur stress augmente, on les voit sombrer, se trahir, se mettre à faire n’importe quoi.

Plus qu’un roman de science fiction, c’est donc un roman psychologique, qui nous invite à réfléchir sur les dictatures, la société de consommation qui est une forme d’asservissement du consommateur, le fonctionnement des entreprises, les méthodes pour manipuler les gens et les effets de ces manipulations? Ce serait trop simple!

Car, en parallèle, nous suivons un septième personnage, Philéas Book. Au moment du cataclysme, adolescent, il était en voyage en Angleterre. Il fut le seul survivant de sa famille, décimée par cette catastrophe. Autorisé par charité par l’équipe de rédaction d’un journal à lire les lettres des survivants, parmi lesquelles il espérait, en vain, trouver des nouvelles de sa famille et de ses amis, il est devenu, 25 ans plus tard, un spécialiste des lettres croisées, jeu qu’il a inventé. Son travail consiste à créer des énigmes de lettres croisées publiées dans les journaux. Il excelle à rassembler par groupes de 7 des lettres qui ne présentent a priori aucun point commun mais qui, mises ensemble, constituent à ses yeux une harmonie, comme une partition. Alors qu’il est en train de perdre son travail, la Compagnie lui propose une fortune pour se livrer à son exercice favori sur les six rapports reçus de la Colonie. Une sorte d’enquête de détective vient donc se greffer sur cette intrigue déjà touffue, qui flirte également parfois avec le fantastique, le récit d’aventure et la géopolitique.

Je ne me suis pas laissée prendre dans le roman dès le départ. Le personnage de Philéas Book m’a tout de suite plu, mais j’étais un peu rebutée au début par les six personnages de la Colonie, qui m’apparaissaient méprisables et répugnants. Néanmoins, j’ai vite accroché. D’une part parce que ces personnages sont somme toute plutôt drôles, avec leur côté grotesque, et d’autre part parce que j’ai été happée par l’histoire, me demandant où l’auteur voulait en venir, et intéressée par les multiples sujets de réflexion et d’interrogation soulevés.

Mais ce que j’ai préféré, c’est le dénouement qui m’a pris totalement par surprise. Lorsqu’un roman ou un film se termine par un coup de théâtre surprenant, il arrive que le lecteur ou le spectateur n’ait pas eu les éléments pour deviner ce qui allait se passer et que le dénouement tombe comme un cheveu sur la soupe, comme une facilité. Je pense notamment au film Le sixième sens, dont j’étais ressortie assez énervée, le coup de théâtre final ne m’apparaissant pas crédible compte tenu du déroulement du film.

Rien à voir ici. J’ai eu l’impression, en lisant les dernières pages, de m’être fait balader pendant tout le roman, mais c’était diablement bien fait et l’intrigue tient parfaitement la route. Plus encore, comme dans les romans d’Agatha Christie, l’auteur avait semé au long du roman des indices qui auraient dû m’éclairer et que je n’ai su voir qu’après. Elle a même poussé le vice jusqu’à prévenir son lecteur en plusieurs endroits que rien n’est ce qu’il semble. Je suis donc restée admirative devant tant d’intelligence et d’habileté.

Bref, c’est un roman génial de bout en bout, riche, bien fait, passionnant et qui touche à beaucoup de styles. Il peut ainsi tout à fait convenir à des lecteurs qui ne sont pas attirés par la science fiction, car l’uchronie, passés les premiers chapitres, est marginale dans l’histoire, qui est assez intemporelle.

Maintenant, le problème, c’est que je m’étais imaginé, Dieu sait pourquoi, que c’était mon dernier billet pour le challenge de Nathalie et que je viens de me rendre compte qu’il me manque un livre pour le terminer… J’en ai deux en cours qui pourraient coller, mais au niveau délai ça va être très chaud!

Houmous

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8 commentaires pour Qu’a-t-elle vu, la femme de Loth?

  1. nathalie dit :

    Je note ce livre pour moi-même, je le lirai plus tard, car vous êtes deux à avoir aimé. J’ai eu beaucoup de mal à lire des auteurs grecs du XXe siècle, je ne donne pas vraiment l’exemple. Tu peux donc t’arrêter là sans honte aucune !

    • Marie dit :

      J’ai relevé chez toi et chez d’autres participants à ton challenge quelques références d’auteurs grecs contemporains, mais je reconnais que ce roman est le seul qui m’ait vraiment fait envie et m’ait vraiment intriguée.J’ai plutôt noté les autres pour ma culture générale, comme je ne connais pas du tout la littérature grecque.
      Pour les deux que j’ai en route, ils ne sont pas d’auteurs grecs mais se déroulent en Grèce. L’avantage, c’est que l’un pourrait aussi compter pour le Challenge in italiano, que je ne vais pas réussir à terminer, et de loin – honte à moi! – et l’autre pour Il viaggio. Mais là avec les vacances scolaires, c’est mission impossible!

  2. jerome dit :

    Ton coup de cœur de l’année, rien que ça ! Quand je lis « uchronie », « roman psychologique » et « science fiction », j’ai tendance à fuir mais ce que tu en dis m’intrigue fortement.

    • Marie dit :

      Ca te sortirait un peu de tes sentiers battus. :-)
      J’ai lu que tu as eu quelques déconvenues récemment avec des « romans psychologiques ». Ce que j’entends par là, dans le cas présent, c’est que les psychologies des personnages sont fouillées et que ceux-ci réfléchissent beaucoup sur ce qu’ils doivent faire pour servir leurs intérêts. Pour autant, c’est loin d’être un roman contemplatif, il s’y passe beaucoup de choses.

  3. keisha dit :

    C’est pour moi un excellent souvenir de lecture! Je l’ai prêté, je l’ai fait lire, et les gens sont ravis!

  4. Aaliz dit :

    Je l’avais déjà repéré celui-là ( mais un peu oublié au fond de ma mémoire ) et ton billet si enthousiaste relance mon envie de le lire !

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