Billet d’humeur

Voilà un billet totalement imprévu à propos d’un sujet sur lequel je ne pensais pas revenir un jour. Désolée pour ceux qui ont lu mon premier billet qui trouveraient que je fais une fixation!

Jeudi matin, comme je le fais toujours après avoir déposé mon fils à l’école, j’ai allumé la radio afin d’écouter Pascale Clark sur France Inter sur le chemin du retour. Malheureusement, ce n’était pas Pascale Clark, mais une autre animatrice qui interviewait Jean Teulé à l’occasion de la sortie de l’adaptation en BD de Charly 9. J’ai été consternée de voir ce livre, que je m’étais fait un plaisir de jeter à la poubelle après avoir rédigé un billet à son sujet, revenir ainsi sur le devant de la scène et j’ai été très agacée de la façon dont la BD était présentée par l’animatrice, si bien que j’ai aussitôt zappé. Je suis revenue sur la station quelques minutes plus tard, me disant que j’étais bête de juger sur quelques secondes, mais lorsque j’ai entendu la femme qui parlait clamer que Teulé devrait être au programme du bac, j’ai définitivement laissé tomber.

Mon propos n’est pas de juger ce roman sur sa forme. Je n’aime pas le style de Teulé, bien que je lui reconnaisse des talents d’écriture, mais je conçois parfaitement qu’on puisse ne pas du tout partager mon avis.

Ce qui me hérisse, c’est le fond. En effet, bien qu’il soit clairement écrit sur le livre qu’il s’agit d’un roman, bien peu parmi les blogueurs qui l’ont chroniqué l’ont pris pour ce qu’il était, une fiction. Ca me déprime que tant de blogueurs trouvent ses romans historiques bien documentés, que tant de blogueurs aient pris Charly 9 pour argent comptant, et que, pire encore, beaucoup de journalistes, dont j’estime qu’ils devraient se documenter sur ce dont ils parlent, puisque c’est leur métier, semblent tenir pour conforme à la vérité historique ce qu’il raconte. Le comble étant que Teulé lui-même croit visiblement avoir dit l’Histoire dans Charly 9.

J’aimerais beaucoup savoir ce qu’il a lu pour écrire ce roman. On dirait que tout ce qu’ont pu écrire sur le sujet les historiens spécialistes de la période, même les moins favorables à Charles IX et à sa mère, au cours des 50 dernières années, lui a échappé et qu’il ne s’est inspiré que de vieux recueils d’anecdotes sulfureuses. Le roman, qui est un tissu d’erreurs et d’absurdités, ne fait la démonstration que de sa méconnaissance de son sujet (je vous renvoie à mon précédent billet si vous en voulez quelques exemples). Et ça m’attriste de voir que des légendes noires ridicules sont perpétuées, et même répandues, à cause de lui.

Puisque je suis partie à ronchonner, j’aimerais redire qu’on n’apprend pas l’histoire dans les romans. Une fiction historique, aussi soigneusement documentée soit-elle, n’est qu’un divertissement. Motoaki Hara, spécialiste de la littérature italienne de la Renaissance, qui collabore au manga Cesare en tant que conseiller, le disait d’ailleurs dans une interview parue dans le numéro 193 d’Animeland :

Si les lecteurs du manga s’intéressent à la véracité historique, alors ils devraient plutôt lire des ouvrages académiques (rires). Il faut garder à l’esprit que Cesare reste un divertissement.

La fiction historique n’est qu’un premier pas, un moyen plaisant de lier connaissance avec une période et qui, idéalement, peut donner envie d’aller plus loin. Les historiens français, contrairement à leurs homologues anglo-saxons, sont malheureusement trop souvent arides. Mais lire des romans, BDs ou mangas, ne permet en aucune façon de remplacer la lecture d’essais historiques pour apprendre l’Histoire.

D’une part, un romancier, qui change de sujet à chaque oeuvre, ne peut matériellement pas connaître et comprendre une époque comme un historien qui l’étudie depuis des années. D’autre part, la démarche et les objectifs sont totalement différents. Ainsi, j’ai le souvenir d’un polar historique qui se déroulait à Florence autour de 1500, dont l’auteur était un spécialiste de la Renaissance italienne. Comme il connaissait clairement son sujet et était très précis dans sa description du contexte politique et des affrontements entre les Médicis et Savonarole, une personne découvrant le sujet aurait pu s’imaginer pouvoir s’instruire en se divertissant. Mais l’auteur, peut-être pour s’amuser, avait complètement bouleversé la chronologie, ce qui fait que les événements rapportés n’avaient rien à voir avec la réalité, et que le roman était plus proche de l’uchronie ou de la science fiction que du documentaire. Je me souviens également d’avoir entendu l’année dernière à Blois Adrien Goetz disant que sa démarche étant totalement différente selon qu’il écrivait un ouvrage sérieux ou un roman, et qu’il s’autorisait beaucoup de licence dans ses oeuvres de fiction.

J’ai aussi remarqué que, chez la grande majorité des blogueurs qui chroniquent un roman historique qu’ils ont aimé, on peut lire à un passage ou un autre du billet la formule : « l’auteur a très bien rendu l’époque ». Je tique toujours un peu quand je lis ça, car, la plupart du temps, l’auteur du billet n’a pas les connaissances nécessaires pour juger de la façon dont est rendue l’époque. Il peut avoir constaté que l’auteur a un joli talent de conteur et a su rendre le cadre choisi vivant, mais n’est pas en mesure de juger de la qualité de la documentation ni de savoir si l’auteur a réellement rendu l’atmosphère de l’époque ou a créé un monde plus ou moins imaginaire ou fantasmé.

Je tiens à préciser que je ne vise personne en disant cela et qu’il n’y a aucune prétention de ma part dans mes propos, juste un excès de rigidité, sans doute. Je suis – trop – chatouilleuse à propos de Charly 9, du fait que ses personnages m’ont accompagnée dans une partie non négligeable de mes lectures, pendant peut-être 10 ou 15 ans. Mais, lorsque je dis que les blogueurs, la plupart du temps, ne sont pas en mesure de juger le contexte historique des fictions historiques qu’ils lisent, je m’inclus bien évidemment dedans.

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26 commentaires pour Billet d’humeur

  1. Cela fait du bien de lire un tel article. Merci,

  2. Sharon dit :

    Je te comprends très bien – même si je n’ai pas lu Charly 9. En effet, ayant relevé de grands inexactitudes historiques dans un film… historique (Molière, pour le citer), les seuls commentaires que j’ai reçus furent qu’on s’en foutait (sic) et qu’on avait pas à être exacte quand on filmait la vie de quelqu’un (!).

    • Marie dit :

      Quand il s’agit d’une fiction qu’on prend comme une fiction, je conçois qu’on se foute des inexactitudes. Quand un film ou un livre se veut à portée historique, celles-ci sont plus embêtantes. Je ne vois pas bien pourquoi on ne devrait pas être exact quand on filme la vie de quelqu’un?!?

  3. jerome dit :

    Ouf, je n’ai pas lu Charly 9^^
    Blague à part, je ne suis pas fan de romans historiques, tu le sais, mais quand j’en attaque un je garde toujours à l’esprit le fait que ça reste de la fiction. Après ça dépend aussi de l’auteur. Quand je lis « La valse des gueules cassées » de Guillaume Prévot qui est agrégé d’histoire, je me dis qu’historiquement, son propos tient la route.

    • Marie dit :

      Tu n’es pas le premier à me parler de Guillaume Prévost, il va vraiment falloir que je le lise. Comme je ne l’ai pas fait jusqu’à présent, je vais rester générale dans ma réponse.
      Bien sûr, certains auteurs de romans historiques maîtrisent très bien leur sujet. Pour autant, si le lecteur ne connaît pas la période évoquée, à moins que l’auteur précise à un endroit quelconque de son roman s’il a voulu être fidèle à la réalité historique ou pas et quelles licences il a prises, le lecteur ne peut absolument pas démêler le vrai du faux dans ce qu’il lit. Parce que l’auteur peut avoir choisi d’écrire de la fiction pour se délasser, s’amuser, laisser libre cours à son imagination, ce qui est son droit le plus strict. J’en reviens au polar historique qui se déroulait à la Renaissance italienne que j’ai cité dans mon billet. La façon dont l’auteur avait retricoté la chronologie historique était très habilement faite et tenait très bien la route. Je n’ai pas trop aimé le roman en raison du choix du méchant et parce qu’il était trop gore, mais cet aspect-là m’avait semblé réussi et amusant. Pour autant, il n’y avait, de ce fait, rien à retirer du roman sur le plan historique. Quelqu’un qui ne connaît pas la période et qui aurait pensé, du fait du curriculum vitae de l’auteur, pouvoir apprendre des choses en lisant le roman n’en aurait retiré que des choses fausses.

  4. Natiora dit :

    J’avais Charly 9 dans ma PAL mais je m’en suis débarrassée. Mon homme est féru d’histoire, vraiment, il me donne des cours même :lol: et il m’a dit « ce livre, c’est n’importe quoi, ça raconte que des conneries ». Alors voilà, je ne le lirai pas, et je comprends ton coup de gueule :)
    Mais il y a des romans historiques très bien fichues, encore heureux :D

    • Marie dit :

      Il est bien, ton homme. :-D
      C’est sûr qu’il y a des romans historiques très bien. Je dirais même qu’un roman historique peut être génial, même s’il ne respecte pas la vérité historique. Je pense par exemple aux Trois mousquetaires ou aux Rois maudits, qui sont du grand n’importe quoi sur le plan historique, mais que j’ai adorés, qui ont marqué ma jeunesse et m’ont donné envie d’aller plus loin.
      Ce qui m’agace, c’est quand les lecteurs, parce qu’on ne peut pas tout savoir, se laissent induire en erreur et prennent les romans pour argent comptant.

  5. Tu sais que, comme toi, je ne suis pas du tout sensible aux romans de Teulé qui fait du vulgaire et du cru pour faire du vulgaire et du cru ! Je suis aussi entièrement d’accord avec toi sur la différence entre roman et livre historique Qui dit roman dit recomposition historique et donc infidélités au service de l’intrigue. Tout romancier compose avec les faits que ce soit les faits passés mais aussi les faits présents. Nos auteurs contemporains qui parlent de notre époque la déforment aussi pour la mettre au service de leur histoire. Je constate de plus en plus que les journalistes ont tendance à négliger leurs recherches, j’ai entendu une émission de Busnel quand il était sur France Inter qui avait invité Brigitte Fossey pour un spectacle dans lequel elle lisait des lettres de Sand, si tu savais le nombre de conneries qui ont été dites et non contrecarrées par Busnel !!!!

    • Marie dit :

      Oui, et je me souviens qu’à la suite de mon premier billet sur Charly 9, tu en avais écrit un qui avait fait polémique, auquel je dois, paradoxalement, d’avoir sympathisé avec Mo’.
      J’avoue que c’est l’attitude des journalistes qui m’agace le plus. Un blogueur est un amateur, qui tient son blog bénévolement, pour échanger avec d’autres lecteurs sans prétention. Un blogueur ne peut pas tout connaître et n’a pas à tout connaître. Un journaliste, en revanche, exerce un métier pour lequel il est payé. Cela implique pour moi qu’il fasse bien son travail et effectue des recherches, ou au moins les délègue, sur ce dont il doit écrire ou parler. Et qu’il s’exprime correctement en français. Dans un registre totalement différent, j’ai relu cet été quelques numéros de Ciel et Espace, magazine que j’avais délaissé depuis quelques années. J’ai été atterrée de la quantité de fautes d’orthographe, de grammaire et de syntaxe dans les articles. C’était à tel point que certaines phrases ne voulaient rien dire. Je trouve ça assez hallucinant.

  6. Mina dit :

    Je suis contente de te lire ronchonner et remettre quelques pendules à l’heure au sujet de ces confusions entre fiction et non fiction (voire un amalgame entre livre et roman). Comme toi, l’attitude de certains professionnels m’agace autant, sinon plus, que celle des lecteurs et blogueurs : comment s’y retrouver quand les éditeurs eux-mêmes entretiennent ces confusions, que ce soit dans la quatrième ou l’énoncé du genre ? (A un autre niveau, sur lequel je me suis déjà exprimée, la désignation d’un recueil de nouvelles comme un roman dans une édition de poche me reste en travers de la gorge)

    • Marie dit :

      Je me souviens de ton billet sur la confusion entre nouvelles et romans. Nosu avions un échangé sur nos sujets d’agacement respectifs à cette occasion. Comme toi, j’aspire à plus de rigueur afin que les confusions soient évitées.

  7. mrs pepys dit :

    Ton billet sur « Charly 9 » m’en avait définitivement détournée. Et, cherchant quotidiennement à enseigner l’histoire à de charmants ados de banlieue, je partage tout à fait ton agacement face à la naïveté des journalistes qui encense ce roman de Jean Teulé, et qui visiblement ont renoncé à exercer honnêtement leur métier.

    • Marie dit :

      Ce qui me fait plaisir, c’est que mon billet sur Charly 9 est régulièrement consulté et que les visiteurs arrivent grâce à des requêtes du type « Charly 9 vérité historique ». C’est qu’il y a donc beaucoup de lecteurs qui ne le prennent pas au premier degré et s’interrogent. Mais je suis en effet agacée de la façon dont les journalistes induisent le public en erreur, par négligence.

  8. Je comprends ton point de vue, que je partage, d’ailleurs pour ma chronique de Charly 9, je précisais bien ce que c’était et comment je le considérais : un roman, c’est-à-dire de la fiction, inspiré de l’Histoire mais qui ne la retrace absolument pas avec véracité. Bon, personnellement, j’ai relativement aimé ce livre, mais je dois avouer que je vais de déception en déception avec Jean Teulé, je ne comprends absolument pas son succès.

    • Marie dit :

      Je ne connaissais pas ton blog à ce moment-là et n’ai pas lu ta chronique. De Teulé, à part celui-ci, je n’ai lu que Ô Verlaine, qui ne m’avait pas déplu (sans doute parce que je ne connais pas du tout la vie de Verlaine! :-D ), mais dont je n’avais pas apprécié le côté « racoleur dans le glauque ». Peut-être en aurais-je lu d’autres. Le magasin des suicides, par exemple, m’intriguait. Mais Charly m’a définitivement fâchée avec lui. :-)

  9. Shelbylee dit :

    Je suis entièrement d’accord avec toi sur beaucoup de points. Je pense effectivement que le problème fondamental est de faire la différence entre la fiction historique et l’histoire. Ca devrait être annoncé à un moment dans le livre. Je considère que si on n’a pas assez d’imagination pour inventer une histoire de toute pièce on devrait avoir l’honnêteté intellectuelle de dire quelles sont nos sources (même si les sources sont seulement Wikipédia). Par exemple, Adrien Goetz fait toujours, dans sa série Pénélope, le point sur ce qui est vrai de ce qui est faux et quelles sources il a utilisé (j’avoue qu’en général, c’est presque le passage que je préfère de son livre !).
    Je rejoins surtout l’avis de George sur Le Montespan de Teulé, c’est abominablement vulgaire. C’est vulgaire pour faire d’époque, mais j’ai trouvé que si on retirait le côté vulgaire, il ne restait plus rien au livre. Du coup, j’ai décidé de ne plus perdre mon temps à lire un autre de ces livres (et même si c’est une opinion minoritaire, j’ai vu plusieurs personnes qui étaient dans ce cas, ce qui explique qu’il n’y ait peut être pas eu beaucoup de billets négatifs sur Charly 9 sorti après).
    Je reconnais aussi que j’ai tendance à dire pour certains ouvrages que l’époque a été bien rendue et tu as raison dans le fait de dire que c’est pour le moins maladroit, mais c’est vrai qu’on est tenté de le faire surtout par rapport à d’autres livres qui sont des tissus d’âneries et donc quand on en voit un qui se distingue un peu par plus de « véracité » historique, on a envie de mettre ce point en avant (comme j’avais pu le faire pour Cesare par exemple).
    Je me souviens d’une de mes amies qui m’avait demandé de lire Le Huit de Katherine Neville pour lui dire si ce qu’elle racontait était vrai au niveau historique. J’ai lu le livre, j’ai failli aussi le jeter. C’est un ramassis de tout et n’importe quoi où à la fin Robespierre a un enfant qui a un rôle à jouer (j’ai totalement oublié lequel). Mais ça m’a interpellé car je me suis dit que bien que mon amie soit quelqu’un qui ait fait des études supérieures (en SES) elle n’a pas été capable de distinguer la réalité. Je me suis donc dit que la plupart des lecteurs devaient en être incapables…
    Par contre, même si on ne peut pas apprendre l’histoire dans les romans historiques, je trouve qu’ils permettent quand même de fixer des repères pour la plupart d’entre eux. Comme tu l’écris aussi, il faut bien reconnaître que les livres des historiens français sont par tradition difficilement abordables pour les néophytes. Comme ils sont tellement spécialisés, ils laissent de côté de le B-A-BA : la chronologie de base, les liens familiaux parfois extrêmement complexes, pensant que le lecteur les maîtrise forcément. Comme tu le sais, en ce moment j’ai envie de lire sur la Guerre des Deux Roses et commencer de but en blanc avec un ouvrage d’historien est du suicide (vu que je ne l’ai jamais étudiée, on pourrait aussi évoquer la vision trop souvent franco-française des études historiques en France). Le roman historique que j’ai lu m’a permis de resituer les personnages et les batailles décisives (j’ai bien évidemment été vérifié sur internet par une chronologie et un arbre généalogique). Avouons-le la plupart des gens n’iront pas plus loin et ce n’est pas grave si après ils ne se revendiquent pas spécialistes de la guerre des Deux-Roses (mais c’est cette dérive qui nous énerve parce qu’il faut reconnaître aussi que certains en ayant lu 2 Max Gallo et 3 Simone Bertière vont venir te donner des leçons sur l’histoire).
    Par contre, j’ai une tendresse particulière pour la petite anecdote croustillante, le ragot d’époque, l’atroce rumeur, la légende noire parce que c’est souvent révélateur de quelque chose. Mais évidemment, il faut qu’à un moment elle soit annoncée comme une légende.
    Tu vois tu n’es pas la seule à avoir quelque chose à dire sur le sujet, j’ai fait moi aussi très très long (et je pourrai rajouter bien des choses…)
    PS : Tu ne te souviendrais pas du nom de ton polar historique à Florence en 1500? Je suis preneuse :-)

    • Marie dit :

      J’aime les gens intarissables sur le sujet. :-)
      Je te rejoins sur l’essentiel de ce que tu as écris, et notamment sur le fait que les auteurs devraient indiquer leurs sources. Certains auteurs le font, mais ils sont malheureusement trop peu nombreux. J’aurais tendance à penser qu’un auteur de fiction peut écrire ce qu’il veut. S’il ne cherche pas plus qu’un décor exotique, rien ne l’oblige à faire des mois de recherches, et s’il veut réinventer une époque à sa façon ou réécrire l’histoire d’une façon délirante, pourquoi pas. Il me semble en revanche essentiel qu’un lecteur qui ne connait pas le sujet ait la possibilité de savoir à quoi s’en tenir.

      Je comprends ce que tu veux dire à propos du « l’époque est bien rendue ». Ce que tu expliques à propos du plus ou moins de véracité historique se tient. Cependant, j’ai bien vu, par exemple, que tu es en train de te passionner pour la guerre des Deux Roses et de creuser le sujet. Mais tous les lecteurs n’ont pas la même démarche et bien souvent les romans historiques qu’ils lisent portent sur des contextes historiques auxquels ils ne connaissant rien du tout. C’est aussi bien souvent mon cas. Je trouve ça amusant et dépaysant de lire un roman qui se déroule dans un cadre qui m’est étranger.

      J’ai lu Le huit il y a bien longtemps. Je n’en garde pas de souvenir particulier, donc je suppose qu’il ne m’a ni emballée ni horrifiée. Il me semble qu’il s’agissait d’un thriller ésotérique un peu à la Da Vinci Code, non? J’avais dû le prendre purement comme un divertissement. Les légendes sanglantes et les secrets ésotériques sont bien plus amusants que la réalité qui est bien souvent banale. J’ai, pour ma part, un penchant coupable pour les histoires de templiers et je garde un souvenir enchanté d’une visite des souterrains de Provins avec une guide qui les avait parcourus peu de temps auparavant avec Umberto Eco, dont je venais de lire Le pendule de Foucault. Je m’amuse également beaucoup des anecdotes et ragots qu’on peut lire dans les écrits de Saint-Simon ou Tallemant des Réaux, par exemple. Mais j’ai beaucoup de mal avec les recueils d’anecdotes contemporains, parce qu’il me semble que beaucoup de leurs lecteurs s’arrêtent là. J’ai rencontré aussi des gens qui, comme tu dis, « en ayant lu 2 Max Gallo et 3 Simone Bertière vont venir te donner des leçons sur l’histoire », et ça m’agace car ils croient t’apprendre des choses alors qu’ils sont à côté de la plaque.
      Je suis d’accord avec toi qur le fait que les historiens français sont parfois décourageants. J’ai l’impression que ça va au-delà du domaine de l’histoire et qu’il semble que, en France, il faille écrire de façon compliquée et ennuyeuse pour être pris au sérieux. Ainsi, je me souviens avoir souffert sur Le choc des civilisations de Huntington. Aussi, lorsque j’ai voulu ensuite lire un autre livre de lui qui n’avait pas encore été traduit en français, je m’attendais à galérer énormément. Et pourtant c’est le contraire qui s’est produit : Huntington m’a paru beaucoup plus accessible en VO que traduit en français. C’est bien dommage, parce que ça doit décourager bien des lecteurs qui aimeraient se documenter sur des périodes à propos desquels ils sont curieux mais à qui les essais historiques font peur. Et puis je crois aussi que tout simplement parfois les historiens ne savent pas écrire.
      Je trouve que la question que tu soulèves de la vision franco-française des études historiques en France est intéressante. C’est une question que je me suis souvent posée. J’avoue être à la base un peu méfiante quand un historien écrit sur un autre pays que le sien. En effet, je me dis qu’il y a la barrière de la langue : la langue d’aujourd’hui n’est pas celle d’il y a 500 ans ou 800 ans, l’écriture manuscrite a évolué et je me dis que si, par exemple, la langue de Rabelais ne nous paraît pas évidente aujourd’hui, elle doit l’être encore moins pour quelqu’un dont le français n’est pas la langue maternelle. Plus encore, il me semble qu’on peut matériellement plus facilement accéder aux sources si l’on vit dans le pays qu’on étudie que s’il faut y effectuer des déplacements. Même si, bien évidemment, internet change la donne de nos jours. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussée, quand je me suis intéressée à l’histoire anglaise, à rechercher des ouvrages d’historiens anglais plutôt que français. Ca et le fait que les ouvrages disponibles étaient beaucoup plus nombreux. Pourtant, je me rends compte que c’est un préjugé et qu’il est parfois faux. Mais je me demande s’il ne pourrait pas expliquer au moins en partie cette vision très franco-française.
      Je crois, par ailleurs, qu’elle n’est pas l’apanage de la France. J’aime beaucoup le manga Cesare, que je trouve passionnant et très bien documenté. Pourtant, il y a des choses qui me gênent dedans : un esprit japonais et une volonté pédagogique qui font que « ça ne colle pas » et quelques petits détails sur lesquels je tiquais comme le fait que les français sont vus comme des barbares bourrins. Je me suis rendu compte, lors d’une conférence aux Rendez-vous de l’Histoire, que ça vient probablement du fait de l’origine quasi-exclusivement italienne des auteurs de la Renaissance qu’ils ont utilisé pour écrire le manga, et du contexte de guerre de l’époque. J’y reviendrai dans un prochain billet.
      Malheureusement si je me souviens bien de l’histoire de mon polar historique à Florence, j’ai complètement oublié l’auteur et le titre. Je vais faire des fouilles.

  10. Shelbylee dit :

    Ca ne me dérange pas trop qu’on modifie un peu le contexte, mais ça me dérange plus quand on touche à des personnages historiques en leur faisant par exemple commettre des meurtres (Conan Doyle ou Léonard de Vinci assassins, dans un ouvrage pseudo-historique et pas de SF, j’ai un peu de mal à l’avaler). C’est là où ça me dérange vraiment.
    Quand c’est juste la période qui sert de toile de fond ça me gêne moins (comme dans les innombrables romans Regency que j’ai pus lire où on ne sait même pas justement qui est le Régent^^).

    En parlant de romans où le cadre m’est étranger, je viens d’acheter un roman qui se passe dans le duché de Wittemberg au XVIe siècle et dont le héros est un imprimeur. C’est une romance, je n’en attends pas grand chose, mais j’ai trouvé le sujet dépaysant.

    Ma réaction envers Le Huit est sans doute amplifiée par le fait que c’est lui qui m’a fait prendre conscience que certaines personnes prenaient pour des certitudes les divers rebondissements évoqués. Oui c’est un de ces romans à la mode où tu as une aventure dans le présent et une dans le passé (et que je fuis en règle générale comme la peste). Il y a une histoire avec un jeu d’échecs (maudit?) qui je crois a appartenu à Charlemagne et s’est retrouvé dans les mains de Robespierre…

    On en revient à ce qui était dit plus haut si les libraires ne classaient pas la biographie écrite par Gallo ou tout ex-ministre à côté d’une biographie Fayard, les néophytes pourraient si retrouver plus facilement.
    Il faudrait qu’il y ait des ouvrages (voire même des collections) clairement identifiés comme de la vulgarisation scientifique. Mais, c’est tabou en France, parce qu’effectivement si on est historien on doit avoir un côté sérieux et un style d’universitaire sinon on n’est pas reconnu par la profession. C’est quelque part noble, sauf que ça laisse une place pour que des auteurs non-spécialistes, plus journalistes (au mieux) qu’historiens se mettent à pondre des ouvrages sur toutes les périodes.

    La traduction effectivement pose problème pour les romans et sans aucun doute pour les ouvrages scientifiques (mais je n’en ai pas encore lus en VO). J’ai été stupéfaite de découvrir le style simple, direct et moderne de Jane Austen en VO à côté de ses traductions françaises ampoulées.
    Ce qui rejoint ce que tu écris effectivement sur les sources. Cela semble plus logique d’écrire sur l’histoire de son pays, à cause de la langue, de la documentation et aussi des mentalités et des cultures (dur pour un européen de se confronter à la culture asiatique et inversement). Et je dois avouer que la première chose qui me soit venue à l’esprit pour Cesare est : « c’est bien pour un auteur japonais ». Parce qu’on est un peu formaté à penser qu’on doit parler de notre histoire et que les autres n’en sont pas forcément capables. Et ça me dérange. J’adore par exemple Nicolas Werth qui me permet d’avoir accès à des ouvrages de qualité sur la Russie. Je n’ai jamais lu les ouvrages de Steven Kaplan car leur sujet ne m’intéresse pas mais ils ont été importants au niveau de l’historiographie. Ca donne souvent une autre vision, ça ouvre d’autres pistes. Mais, ça ne m’empêche pas d’espérer un jour lire un livre d’historien en VO sur la guerre des Deux-Roses par exemple (mais j’ai la flemme).

    Enfin, l’essentiel serait que chaque auteur de fiction se prenne par la main pour écrire en avertissement qu’il s’est librement inspiré d’événements historiques pour éviter toute confusion dans l’esprit du lecteur. Et au lecteur aussi d’être un peu moins naïf (quand même).

    • Marie dit :

      Comme toi, je préfère quand une période sert simplement de toile de fond plutôt que quand elle est déformée. Et ce qui m’agace le plus est quand on touche à des personnages historiques, surtout si je les aime bien, et encore plus quand ils ont déjà une mauvaise réputation plus ou moins injustifiée à la base…. à moins que ce soit pour leur donner autant de classe qu’à Richelieu dans Les trois mousquetaires. J’ai notamment une fâcheuse tendance à bouillir quand on s’attaque à Catherine de Médicis, d’où le présent billet.
      Le fameux polar sur la Renaissance italienne, même si, avec le recul, je trouve que le contexte était habilement construit, m’a déplu pour deux raisons : les meurtres sont très très affreux, et moi je suis une âme sensible, et le méchant est un de ces personnages historiques que j’admire mais qui ont une sale réputation et n’ont, dans mon esprit, pas besoin qu’on en rajoute encore.
      Je ne sais pas si ton roman sur le duché de Wittemberg m’intéresserait, n’étant pas fan de romances, même si j’en ai lu autrefois, mais j’aime les cadres qui me sont étrangers. Comme tu dis, c’est dépaysant. J’ai de plus en plus tendance à rechercher ce dépaysement dans les fictions historiques que je lis. En plus, ça m’évite de m’énerver. :-D

      Le Huit ne m’a pas particulièrement choquée parce que la prise de conscience pour moi datait de la lecture de L’énigme sacrée (http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27%C3%89nigme_sacr%C3%A9e), dont Dan Brown s’est (mal, à mon goût) inspiré pour écrire le Da Vinci Code. J’ai bien aimé cet essai que j’ai trouvé très amusant, mais j’ai été étonnée de voir que beaucoup de gens prenaient ces légendes très au sérieux et consacraient leurs loisirs à des recherches et chasses au trésor, notamment autour de Rennes-le-Château.
      Je ne sais pas si les libraires font toujours la différence entre une biographie écrite par Gallo et une biographie Fayard. Quand je vois les petites étiquettes que l’équipe de Gérard Collard pose quelquefois sur les livres du rayon histoire de sa librairie, je m’interroge. Je pense que, à tous les échelons, il y a une part de négligence et de facilité de la part des professionnels (libraires, journalistes…) et que le sensationnel et le sulfureux font vendre. Par ailleurs, comme tu le dis, le lecteur devrait aussi faire preuve de sens critique.

      J’aimerais aussi qu’il y ait des collections de vulgarisation scientifique sérieuses et que les ouvrages de vulgarisation ne soient pas dénigrés par les érudits. Le lecteur n’a trop souvent le choix qu’entre une version romancée et des anecdotes plus ou moins douteuses et des ouvrages sérieux mais trop souvent imbuvables. C’est dommage qu’il n’existe rien entre les deux. Je suis persuadée que des gens sachant écrire pourraient rendre l’Histoire passionnante sans avoir besoin de l’enjoliver. Peut-être que des collaborations entre un historien et un romancier dont la mission serait de rendre digeste ce qu’a écrit l’historien sans en altérer le sens pourraient être utiles aussi? Je pense à La fabuleuse odyssée des plantes de Lucie Allorge et Olivier Ikor, que j’ai commencée l’an dernier et qui est passionnante, tout en fourmillant d’informations.

      Pour ce que j’ai écrit hier sur les sources, je me rends compte en effet (et Cesare en est un exemple) que le risque est d’avoir un point de vue limité, et qu’il est bon de s’appuyer sur des sources étrangères pour avoir une vision plus complète et plus objective. Je note au passage le nom de Steven Kaplan que je ne connaissais pas.

      Quant à lire les historiens en VO, ce n’est pas plus compliqué que lire un roman. Il faut juste s’y mettre!

  11. ha, j’aime les personnes qui s’énervent pour ce genre de choses! mais tu me semble bien modeste en disant que tu n’es pas en mesure de juger le contexte historique des livres que tu lis, tu l’es pour certaines époques au moins un peu (et là, je ne pense pas forcément à tes études d’histoire, mais à la culture perso que tu t’es forgée seule) et sinon, que serais-tu en train de faire par rapport à ce livre de Jean Teulé, hum?
    Ha, sinon, j’ai une info qui sans doute t’intéresseras: j’ai assisté récemment coup sur coup à deux soutenances de thèses en histoire, une de Caroline Fayolle, prof à paris 8, sur l’éducation des femmes de 1789 à 1820 (excellente maîtrise à l’oral, remarquée par tous les menbres du jury, qui ont chacun dit que son travail deviendrait une référence, non seulement parce que c’est le seul portant sur ce sujet dans la période considérée, mais également de par son excellence sur le plan académique. Tous pensent à une prochaine publication) et une autre de Clyde Plumauzille, sur la régulation de la prostitution pendant la révolution française (1789-1799) même style, elle va remanier son travail (640 pages+175 pages d’annexes, 50 pages de bibliographie) en vue d’une publication à venir. Je te mets un lien: http://ihrf.univ-paris1.fr/spip.php?article342

    • Marie dit :

      Je suis en effet assez calée (ou du moins je l’ai été) sur les 16e et 17e siècles, et en particulier sur les guerres de religion, ce qui fait que je ne me sens pas illégitime pour ramener ma fraise dans le cas présent. J’ai eu quelques marottes, telles que le règne de Louis XI, l’histoire de l’Angleterre de la construction des royaumes anglo-saxons à l’arrivée des normands ou la mythologie gréco-romaine. Mais, pour le reste, je suis assez ignorante et dans l’incapacité de porter un jugement sur la véracité historique de ce que je lis.
      Et oui, ces informations m’intéressent. J’aurai plaisir à lire ces travaux s’ils sont publiés. Merci de l’info!

  12. nathalie dit :

    C’est bien les gens qui ronchonnent ! Les journalistes se contentent de lire le dossier de presse et les blogs ne sont pas plus savants. J’écoute souvent les émissions de France Culture, La Fabrique de l’Histoire où il y a souvent des émissions consacrées à l’histoire dans la fiction (théatre, ciné, roman, BD) où ce sont des historiens qui commentent, en omettant sciemment de juger la partie « artistique » pour juger de l’apport historique ou non de l’ouvrage. C’est un bon guide. J’avoue, qu’avec des études assez poussées, je suis assez méfiante (comme toi je pense) envers les romans dits historiques car ils sont souvent très légers et que cela m’énerve !
    Continue comme cela !

    • Marie dit :

      Je suis très douée pour ronchonner! :-D
      Je n’ai pas du tout le réflexe France Culture, et je me rends de plus en plus compte que c’est un tort. Je ne connais cette émission que de nom, mais ce que tu en dis m’intéresse beaucoup.
      Si j’ai beaucoup lu sur mes périodes de prédilection, j’ai beaucoup moins poussé les études que toi dans le domaine de l’histoire, puisque je me suis arrêtée en maîtrise. Néanmoins, comme toi, je n’arrive pas à faire abstraction de la réalité historique quand je lis un roman historique, et je m’énerve souvent. Et comme c’est malgré tout un genre que j’aime beaucoup, je m’entête en dépit des déceptions, ce qui me permet parfois d’avoir de belles surprises.

  13. Bonjour, je voulais te prévenir que je t’avais nommée pour le « Sisterhood of the World bloggers Award ». Voici le lien : http://laboucheaoreilles.wordpress.com/2013/12/08/sisterhood-of-the-world-bloggers-award/

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