Les liaisons dangereuses

001356497Voilà des années que je voulais relire Les liaisons dangereuses. Je connaissais l’histoire par coeur, du fait des adaptations notamment cinématographiques que j’ai vues, mais j’avais envie de redécouvrir le texte, surtout depuis que j’en ai vu une adaptation théâtrale, qui reprenait des extraits de l’ouvrage de Laclos. Le rendez-vous proposé par Mina m’en a fourni l’occasion.

Est-il bien utile de rappeler l’intrigue de ce célèbre roman épistolaire? La marquise de Merteuil sollicite son ancien amant, le vicomte de Valmont, afin qu’il séduise la jeune Cécile de Volanges, fraîchement sortie du couvent et promise au comte de Gercourt, dont la marquise veut se venger. Mais le vicomte s’est enterré à la campagne chez sa tante, Mme de Rosemonde, où il s’est attelé à une difficile entreprise : tenter de séduire la vertueuse et prude Mme de Tourvel. La marquise de Merteuil est donc obligée de composer avec les moyens du bord et de favoriser l’amour naissant entre Cécile de Volanges et son maître de musique, le chevalier Danceny.

Cette relecture a été un régal. Je crois que Les liaisons dangereuses est définitivement l’un de mes romans préférés. Depuis un an et demi, j’ai lu et relu un certain nombre de romans libertins, souvent en compagnie de Mina, et je n’en ai pas trouvé pour le moment qui soient capables d’égaler ceux de Crébillon fils et celui-ci. J’adore l’écriture chez Crébillon fils et chez Laclos, élégante, limpide, pleine d’esprit. J’aime les joutes verbales auxquelles se livrent leurs personnages. Les liaisons dangereuses détonne également par son contenu. L’intrigue est originale, bien menée et passionnante. J’ai traîné la patte au cours de certaines de mes lectures libertines, me trouvant face à un catalogue de types, des descriptions de divertissements vues et revues ou des intrigues dont le dénouement me paraissait évident. Et là, bien que connaissant la succession des événements sur le bout des doigts, je n’ai pas eu un instant d’ennui. Au contraire, j’avais hâte de lire la suite, et ne me suis forcée à étaler ma lecture sur plusieurs semaines que pour prolonger le plaisir.

Bien que son dénouement soit tragique, car conforme à la morale, de nombreux passages du roman m’amusent beaucoup. C’est ce qui fait, avec la beauté de l’écriture, qu’il est pour moi comme une friandise. Le lecteur est infiniment mieux renseigné que les personnages, puisqu’il a accès à toute la correspondance. Les intentions et sentiments, conscients et inconscients, de chacun des protagonistes sont connus de lui. Le lecteur est donc un peu comme le spectateur d’une partie d’échecs à plusieurs. Il connait les stratégies des joueurs, sait s’ils sont sincères ou non et peut même anticiper les réactions des adversaires. Il comprend les sous-entendus et ce qui motive le choix des mots dans chaque épitre, anticipe les succès et les échecs, et c’est souvent drôle.

Enfin, Les liaisons dangereuses, ce sont des personnages fascinants, et en particulier celui de la marquise de Merteuil, que j’aime beaucoup. Evidemment, on la voit dans le roman se comporter de façon odieuse mais, sans l’excuser, on peut comprendre ce qui l’a motivée. Dans une certaine mesure, c’est la société qui est responsable de ce qu’elle est devenue. Au risque de répéter un poncif actuel, j’ai le sentiment que le roman de Laclos est très féministe, et qu’il dénonce moins des gens et des moeurs que la condition féminine de l’Ancien Régime. Mme de Merteuil résume bien la situation dans la longue lettre où elle raconte comment elle s’est formée :

« Croyez-moi, Vicomte, on acquiert rarement les qualités dont on peut se passer. Combattant sans risque, vous devez agir sans précaution. Pour vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre, et votre malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents qu’à nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par la nécessité où nous sommes d’en faire un continuel usage!

Supposons, j’y consens, que vous mettiez autant d’adresse à nous vaincre, que nous à nous défendre ou à céder, vous conviendrez au moins, qu’elle vous devient inutile après le succès. Uniquement occupé de votre nouveau goût, vous vous y livrez sans craine, sans réserve : ce n’est pas à vous que sa durée importe.

En effet, ces liens réciproquement donnés et reçus, pour parler le jargon de l’amour, vous seul pouvez, à votre choix, les resserrer ou les rompre : heureuses encore, si dans votre légèreté, préférant le mystère à l’éclat, vous vous contentez d’un abandon humiliant, et ne faites pas de l’idole de la veille la victime de demain! »

Le personnage de Prévan a beau être un scélérat, il est réhabilité à la fin du roman. Il séduit les femmes, gâche leur vie en les perdant de réputation, et lui n’en tire que de la gloire. Mme de Merteuil a réussi à faire son chemin dans ce monde d’hommes. Non seulement elle arrive à échapper aux manoeuvres nuisibles de Prévan, mais, plus maligne que lui, elle parvient à se jouer de lui. Grâce à son intelligence et à son habileté, elle a su, tout en sauvant les apparences et en se faisant passer pour vertueuse, gagner sa liberté. Et même si elle écrase les femmes qui n’ont pas sa force et ses capacités, ce qu’elle m’inspire est avant tout de l’admiration.

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12 commentaires pour Les liaisons dangereuses

  1. Aaliz dit :

    La marquise de Merteuil est en effet, malgré son côté ignoble, une femme admirable car elle refuse de se plier à ce qu’on exige d’elle tout en conservant les apparences. Valmont est très intéressant aussi, Laclos nous laisse dans le doute quant à ses réels sentiments. La confrontation à laquelle ils se livrent sur la fin est vraiment grandiose. Et puis ce style ! Quelle classe !

    • Marie dit :

      En effet, Valmont est intéressant parce qu’on est dans le doute jusqu’à la fin sur ses sentiments, et aussi parce que lui-même doute et s’interroge sur ce qu’il ressent. Mais, s’il est très fort, il est moins habile que la marquise, et j’aime bien les moments où il pense avoir ourdi un plan infaillible et où rien ne se passe comme il veut.

  2. irreguliere dit :

    Je veux le relire aussi, et même carrément l’étudier avec mes élèves !

  3. Sans conteste un de mes livres préférés. Je l’avais aussi relu après être allée voir l’adaptation au Théâtre de l’Atelier ! Le texte est délectable..!

  4. Etudié au lycée, et depuis, je le relis un peu près une fois tous les deux ans, je ne m’en lasse pas !

  5. Comme L’Irrégulière j’ai très envie de le relire, je l’avais lu dans une vieille édition poche qui appartenait à ma mère, depuis j’en ai racheté une édition et j’ai constaté des différences d’une édition à l’autre, il faudrait que je cherche pourquoi !

    • Marie dit :

      Tiens, c’est étonnant, ça. J’avais une vieille édition bon marché sans appareil de notes, si bien que je l’ai racheté, mais je n’ai pas pensé à comparer les deux. Il y a apparemment eu deux éditions différentes supervisées par Laclos de son vivant, avec une modification de l’ordre de certaines lettres entre les deux. Peut-être est-ce la raison?

  6. Mina dit :

    J’avais donc raison de qualifier ton article d’intéressante interprétation. ;) Ca m’intéresse toujours de lire la façon dont les autres perçoivent la fin et le « message » de Laclos, bien plus ambigu qu’il n’y paraît. Comme toi, je le considère comme féministe, et les différentes versions de l’essai sur l’éducation des femmes tend à confirmer cette interprétation. Malgré ses défauts et faiblesses, j’admire moi aussi la Marquise, qui demeure l’un de mes modèles féminins au fil de mes lectures annuelles (qui me font percevoir les autres personnages différemment d’une fois à l’autre, en fonction des analyses lues entretemps, notamment).

    • Marie dit :

      Je ne savais pas qu’il avait écrit un essai sur l’éducation des femmes. J’aimerais bien le lire. Je ne me souviens plus de comment j’avais perçu le roman et ses personnages la première fois que je l’ai lu, mais je suis sûre que j’y ai vu beaucoup plus de choses qu’à l’époque, l’âge aidant. Il y a quelques livres que je ne me lasse pas de relire et dans lesquels, en effet, je vois quelque chose de nouveau à chaque fois. Je suis sûre que celui-ci pourrait en faire partie.

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