Faux soleil

« Tout commença au vestiaire d’un club de Palm beach, deux lieux aussi invraisemblables l’un que l’autre. Je passais l’hiver en Floride pour essayer de me remettre d’un divorce, retrouver un semblant de santé et écrire un livre sur la cuisine du gibier avec un ami qui habitait sur place. […]
Une demi-douzaine d’hommes entre quarante et soixante ans se désaltéraient après des parties de tennis interrompues par la pluie. En qualité d’observateur extérieur, je vis leur discussion tourner à la querelle. Un jeune homme de bonne famille déclara que la vie l’ennuyait, puis un vieux et sage nabab lui rétorqua : « Sans doute parce que tu as pris ta retraite avant d’accomplir quoi que ce soit. Quand es-tu sorti de cette ville pour la dernière fois? » L’homme plus jeune répondit que l’année passée il avait été à Beverly Hills, Aspen, Palm Springs, Deauville et séjourné un mois au Carlyle de New York. « Tous ces endroits n’en sont qu’un seul », aboya le vieux nabab. « Peut-être, mais la télévision ne donne pas vraiment envie de sortir de chez soi. » Le vieux se leva en approuvant d’un hochement de tête, et tout le monde parut soulagé. Après tout, la colère témoigne d’un manque de politesse. Alors il dit : « La télévision ne s’écarte jamais des autoroutes à moins qu’il y ait une explosion quelque part. Le monde n’est pas censé être un lieu séduisant. Tu devrais rencontrer l’homme qui fut mon gendre. Comparés à lui, vous êtes des fats et des connards. Y compris vous. » Il pointa son index sur moi ; la panique fit bourdonner mes tempes. Je redoute tellement la critique que je ne lis les articles concernant mes livres que lorsqu’un ami m’a assuré qu’ils sont élogieux. « J’ai lu vos bouquins. Ils sont lisibles, mais vous devriez essayer d’écrire à propos de quelqu’un qui a vraiment accompli quelque chose. » Là-dessus, il s’éclipsa en sifflant un air et un type me demanda ce que signifiait le mot fat. Naturellement, dans l’heure qui suivit j’entamai des recherches sur son ancien gendre auquel il m’avait comparé si défavorablement. »

C’est ainsi que le narrateur se retrouve à écrire un livre sur Robert Corvus Strang, un homme qui a passé sa vie à construire ponts, puits et barrages dans divers pays de l’hémisphère sud et qui, lors de sa rencontre avec son biographe, lutte pour se remettre d’un grave accident. Bien que le narrateur perçoive son livre comme une commande, une fantaisie d’un homme riche qui veut qu’on écrive sur son ex-gendre, il s’intéresse et s’attache à l’objet de ses recherches, tissant des liens avec lui et avec son entourage.

Ce livre est l’un des trois dans lesquels j’étais restée bloquée il y a deux mois. J’ai eu beaucoup moins de mal que je ne pensais pour en venir à bout, puisque j’ai lu les 250 pages restantes en l’espace de 3-4 jours. Je dois néanmoins dire que, au fur et à mesure que j’avançais, je comptais les pages qui me restaient et que j’étais pressée d’arriver au bout.

Ce premier contact avec Jim Harrison, l’auteur de Légendes d’automne, n’est donc pas un franc succès. La faute n’en incombe pas au livre. L’écriture est visiblement de qualité et l’auteur a des talents de conteur indéniable. Il arrive à rendre vivant une histoire dans laquelle il ne se passe pas grand chose et qui laisse une large part à la nature.

 Le problème vient, d’une part, de ce que je m’étais fait de fausses idées sur le livre, et que j’ai donc été déçue. Au début, Strang est dépeint comme un personnage insaisissable et le narrateur ne sait pas ce qu’il est devenu. Je me suis donc imaginé que le roman allait être une sorte d’enquête au cours de laquelle le narrateur allait reconstituer morceau par morceau la vie et la personnalité de son sujet. Or, il n’en est rien. Il entre très facilement en contact avec Strang et se fait adopter tout aussi facilement par lui.

Mon deuxième motif de déception est que le nabab, dans le passage que j’ai cité, présente Strang comme quelqu’un d’extraordinaire, qui a fait de sa vie quelque chose qui avait du sens. Sans doute a-t-il eu une vie bien plus riche que le jeune oisif de la scène de la citation. Sans doute a-t-il eu également une vie plus riche que le narrateur, qui ne semble se soucier que de sexe, d’alcool, de nourriture et, par voie de conséquence, de ses problèmes de santé. Certes il a une volonté hors du commun mais… au fil de ma lecture, je me disais : « Et alors? C’est tout? Qu’y a-t-il d’extraordinaire là-dedans? Qu’a-t-il accompli si ce n’est son travail? Qu’est-il sorti de son esprit et de sa volonté? » Il semble, même aux yeux du narrateur, que le plus remarquable dans la vie de Strang soit son enfance atypique et la relation ambigue qui le liait à l’une de ses soeurs.

Outre le fait que je sois partie sur des malentendus, mon deuxième souci est que l’histoire et les personnages mis en scène par Jim Harrison ne me parlent pas et ne m’attirent pas. Je ne me suis pas senti d’atomes crochus avec eux, je n’avais pas envie de les accompagner et leur histoire ne me plaisait pas.

Je ne peux donc que vous recommander de le lire par vous-mêmes afin de vous faire votre propre opinion.

Faux soleil
Jim Harrison
Editions 10/18
Collection Domaine étranger

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6 commentaires pour Faux soleil

  1. jerome dit :

    Toujours pas lu cet auteur pourtant « incontournable » d’après nombre de lecteurs. En fait, rien ne m’attire vraiment dans sa longue bibliographie. Peut-être que les « spécialistes » pourrait m’orienter et me citer le roman d’Harisson « absolument indispensable » (ouh là, ça fait beaucoup de guillemets ce marin, la journée commence « moyennement »)^^

    • Marie dit :

      Si tu arrives à trouver le roman « absolument indispensable », ça m’intéresse, car j’ai l’impression d’être passée à côté d’un truc. J’ai bien vu les qualités du livre, mais ça n’a pas marché avec moi.

  2. Aaliz dit :

    Rien qu’à lire l’extrait, ça ne donne pas envie et vu ce que tu dis par la suite, je crois que je ne vais pas le retenir ce titre-là. Et en plus de ça, la couverture me fait fuir au pas de course !

    • Marie dit :

      L’extrait est à l’image du livre, d’où mon problème! Effectivement, la couverture n’est pas engageante. Je pense que j’ai dû être appatée par mon libraire préféré et que c’est ce qui a dû me pousser à l’acheter.

  3. jacques dit :

    Bonsoir,
    Je viens de terminer ce livre, je l’ai en fait dévoré, et j’ai voulu faire quelque recherche sur l’auteur, et suis tombé sur cette critique.
    Bon, en ce qui me concerne j’ai acheté ce livre il y a quelques jours, suite à une erreur sur l’auteur dont je pensais avec déjà lu quelques écrits avec plaisir, mais il n’en était rien, je n’en avais même jamais entendu parler je crois. Ce qui est souvent une bonne manière d’aborder un livre pour moi: juste un nom, un titre, une couverture.
    Et la critique que je viens d’en lire semble être passée à côté du livre car trop d’attente avant lecture donc.
    J’ai été un peu perdu sur les premières pages, c’est vrai,
    Tout ce que je veux en dire, c’est qu’il n’est nul besoin de créer quelque chose ou d’avoir une idée, un concept nouveau pour avoir une vie hors du commun. C’est à dire hors de la routine jusqu’à la retraite, hors du cadre capitaliste.
    Il est des milliers d’hommes qui nous permettent de vivre dans ce monde, que ce soit Bill Gates grâce à qui nous pouvons communiquer dans le monde entier au lieu d’avoir 200 systèmes incompatibles, les forçats qui ont fait nos routes, ou les ouvriers qui ont fait pont et voies ferrée. Ainsi que tous ceux qui bâtissent encore et toujours nos logements. Peut-être peut-on mieux encore mieux le sentir quand on a fait soi-même des travaux laborieux.
    Voyez tous ces mur en terrasse, ces collines travaillées par la main de l’homme: on aime ou on aime pas, mais quoi qu’il en soit ce sont des heures à charrier des pierres pour trouver la terre qui pourra nourrir. Des milliers d’heures d’un travail fou, éreintant, d’une grande dureté pour l’âme et le corps. Pourtant rien de révolutionnaire, il n’en reste que l’esthétique des oliviers centenaires ou des rizières.
    Je trouve ce roman et ces personnages bien plus prenant que vous ne les avez senti. Ils sont profondément dans un réel possible, plein de doutes, de peurs, d’amour. Ce Corve Strang est d’une humanité très profonde face à sa vie passée, son quotidien, et son futur possible, et le narrateur d’une forte « franchise » concernant ses démons.
    Au point qu’après avoir découvert les derniers mots, j’ai repris le livre au début: d’abord pour lire ce que je n’avais pas encore lu, c’est à dire l’extrait que vous avez mis au début de votre critique, puis les premières pages pour bien ressentir ce monde.
    Voilà, j’y ai passé quelque belles heures hier et aujourd’hui, j’en souhaite autant à d’autres.
    Jacques

    • Marie dit :

      Oui, je suis passée à côté du livre. Je ne prétends pas avoir exprimé autre chose que mon ressenti et j’ai bien pris soin de dire que je disais pas du tout que c’était un mauvais livre, mais simplement qu’il ne m’a pas touchée.
      Je ne remets pas en cause la valeur du travail énorme des personnes que vous citez. Je pense qu’il y a également énormément d’autres personnes qui ont fait ou font un travail moins visible mais tout aussi indispensable, et sans lesquels notre vie serait beaucoup plus difficile, qu’ils travaillent de leurs mains ou dans des bureaux d’ailleurs, mais ce n’est pas ce que je considère comme des vies hors du commun. il y a sans doute eu donc au départ un malentendu entre le livre et moi. Ce que l’auteur y exprime et ses personnages ne m’ont pas parlé.
      Je vous remercie donc d’avoir pris le temps d’exprimer un point de vue divergent qui rend justice au livre.

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