Les Rendez-vous de l’Histoire – samedi 12 octobre 2013

Cette deuxième journée, quoique agréablement remplie, a été encore peu chargée en conférences. Nous avons décollé tard, fait un nouveau tour au salon du livre, pris notre temps pour déjeuner (la température un peu fraîche nous a découragé de manger des sandwiches dans la rue)… et nous nous sommes présentées à la conférence de Georges Vigarello alors qu’elle était déjà complète. Nous nous sommes donc rabattues sur une visite du château de Blois, que mes compagnes de voyage ne connaissaient pas encore, si bien que nous n’avons assisté à notre première conférence qu’à 16h.

Authenticité et autorité des sources en histoire

Je m’attendais à quelque chose d’assez différent, et de plus structuré, mais le débat n’en a pas moins été passionnant.

Philippe Hoffmann, spécialiste de la Grèce antique, a d’abord évoqué l’émergence de l’autorité des sources dans les écoles philosophiques de l’empire romain du IIIe au VIe siècle. Il s’y est développé une sorte de canon de textes, résultant d’un choix de textes fondé sur la notion de cursus. Certains auteurs, tels qu’Aristote ou Platon, ont été sacralisés. Cette époque a constitué les débuts de la philologie : on a commencé à poser quelques critères pour déterminer si un texte était vrai. Au nombre de ceux-ci figurent les autocitations, qui correspondent aux allusions qu’un auteur fait à d’autres parties de son oeuvre. Cette époque a également été marquée par la fabrication de nombreux faux, certains auteurs tentant de faire passer leurs écrits pour des textes anciens.

C’est ensuite Judith Olszowy-Schlanger, dont la spécialité est la paléographie hébraïque, qui a pris la parole. Elle a beaucoup travaillé sur un dépôt d’archives de 250 000 manuscrits, découvert au Caire au XIXe siècle. Dans la tradition juive, lorsqu’un texte sacré est devenu illisible au fil du temps et ne peut plus servir, on ne le détruit pas, car il conserve son caractère sacré. On le stocke dans un endroit où on laisse les manuscrits se décomposer. Un tel endroit est nommé genirah. Celle du Caire comportait des manuscrits datant du VIIIe jusqu’au XIXe siècle. Les genirah ne constituaient pas des archives, mais des sortes de « poubelles ».

Marc Smith, professeur à l’Ecole Nationale des Chartes, est ensuite intervenu pour évoquer le Moyen Age et l’époque moderne. Les sources n’ont pas été créées comme sources. Leur usage, leur sens et leur autorité ont évolué au fil des époques. Ainsi, les archives familiales des seigneurs qui constituaient au Moyen Age un arsenal juridique n’ont plus gardé qu’une valeur symbolique après la Révolution.

Dès le Moyen Age, on prêtait attention à l’authenticité d’un document en examinant les signatures et le sceau, notamment. Cependant, l’authenticité n’était pas forcément synonyme de sincérité. Autrefois, on traquait le faux pour l’éliminier. Aujourd’hui il constitue également une source pour l’Histoire.

Jacques Dalarun, directeur de recherche au CNRS, un monsieur plein d’humour, a expliqué que le Moyen Age, objet de ses recherches, a hérité du néoplatonisme évoqué par le premier intervenant le régime qui va prévaloir après l’Antiquité, celui de la révélation (révélation au sens où les textes de la Bible sont supposés avoir été révélés à leurs auteurs). Cependant, il n’avait pas échappé aux hommes d’alors que les textes révélés se contredisaient et les commentaires des grands théologiens avaient encore embrouillé les choses. Abélard est le premier à avoir dit que ce qui permet de faire le tri entre le vrai et le faux est la raison humaine : c’est la naissance de la critique.

Par-delà les époques, Jacques Dalarun a également évoqué un point important : l’affirmation ou la négation de l’authenticité d’un document dépend de facteurs idéologiques et psychologiques. En effet, il est par exemple plus facile de nier l’authenticité d’un document que de la défendre, celui qui nie l’authenticité d’un document étant généralement considéré comme intellectuellement supérieur à son opposant, qui passe pour crédule et idiot.

Le dernier intervenant était Isabelle le Masne de Chermont, directeur du département des manuscrits de la BNF. Son département abrite 150 000 manuscrits, allant des papyrus égyptiens jusqu’aux papiers personnels de Michel Foucault. Une grande partie de cette collection a pour origine la recherche effrenée du texte original, qui a amené ceux qui la menaient à collecter.

Après ce tour de table, les différents intervenants ont donné leur opinion sur ce que le numérique change dans le travail de recherche. Ils en ressort que le numérique a bouleversé les conditions de travail.  Judith Olszowy-Schlanger a constaté que l’accès à la documentation est beaucoup plus facile et que la mise en ligne de catalogues de manuscrits fait gagner beaucoup de temps. Pour Marc Smith, plus mesuré, chaque état d’un texte (original, photocopie, microfilm, version numérisée…) permet de poser des questions que ne peuvent pas résoudre les autres états de ce texte.

Isabelle le Masne de Chermont souligne que l’arrivée en masse du numérique est récente et qu’il faudra du temps pour mettre au point des machines capables de numériser les documents fragiles. 10 000 manuscrits sont actuellement disponibles sur Gallica. Les concepteurs cherchent désormais à travailler sur l’ergonomie de ces images sur la possibilité de faire dialoguer des bases de données différentes.

Jacques Dalarun, enfin, approuvé par les autres intervenants, a rappelé qu’il faut pouvoir avoir accès à bon escient aux documents originaux. Le filigrane du papier, la composition des cahiers, même l’odeur des documents, fournissent des informations que l’on ne peut obtenir qu’en les ayant entre les mains. Mais il a convenu, avec tous, que la numérisation simplifie considérablement le travail de recherche.

Aussitôt cette conférence finie, nous nous sommes hâtées de remonter vers l’université, où se déroulait une autre conférence que je ne voulais pas manquer. Nous avons toutes beaucoup apprécié celle-ci, la passion des intervenants se ressentant dans leur propos et rejaillissant sur le public.

Peut-on parler d’une brutalisation de la guerre à la Renaissance?

41t6VvEiCxL__Le premier intervenant fut indubitablement celui qui nous fascina le plus. Jean-Louis Fournel, spécialiste de Machiavel et Guicciardini, a le regard pétillant, de la verve et de l’humour. Il m’a donné très envie de le lire mais, malheureusement, la plupart de ses oeuvres ont été écrites avec un collègue italien et sont essentiellement publiées en italien. Peut-être pour le challenge in italiano si j’ai beaucoup de temps et que je me sens très courageuse…

C’est un article qu’il a rédigé sur les guerres d’Italie qui est à l’origine de ce débat. Jean-Louis Fournel s’intéresse à la chose militaire dans son influence sur les questions politiques. Cet article est né du constat qu’il a fait que la perception que les italiens avaient de la guerre a changé au début du XVIe siècle.

Alors que la guerre ne se faisait jusque-là qu’en été, les hostilités ont désormais lieu toute l’année. Le début des guerres d’Italie a été ponctué de massacres qui ont marqué les esprits. La guerre est plus rapide. Elle se déroule à un rythme différent et à une échelle différente. Elle est également perçue comme plus importante qu’auparavant : il ne s’agit plus de déplacer une frontière de quelques kilomètres, un Etat peut désormais y périr.

Benjamin Deruelle, auteur d’un livre sur la construction du militaire à l’époque moderne, a souligné que la question de la brutalisation soulève la question de l’évaluation de la violence, que celle-ci soit physique, psychologique ou symbolique. Il est difficile d’évaluer les pertes humaines, du fait de l’hétérogénéité des chiffres fournis par les différentes sources. Par ailleurs, il faut rapporter le nombre de morts dans les batailles à l’importance de l’armée et de la population d’un pays à l’époque de ces batailles. Ainsi, si les pertes ont été dans l’absolu bien plus importantes à Pavie, en 1525, qu’à Poitiers, 150 ans plus tôt, elles sont en fait équivalentes, rapportées à l’ensemble de la population.

Les façons de faire la guerre n’ont pas non plus fondamentalement changé. En revanche, la rédaction à l’initiative de la monarchie française d’un droit de la guerre, mise par écrit des coutumes fondées sur les romains et sur la Bible, dans le but de discipliner les troupes, a eu en même temps pour conséquence une légitimation de la violence.

Simon Galli, qui finit une thèse sur la formation des soldats à la Renaissance observe à cette époque une massification des armées en termes d’effectifs. Au Moyen Age, la guerre était l’affaire de l’aristocratie, à la Renaissance, c’est une infanterie de masse qui domine. D’où la nécessité de former et discipliner les troupes. Maltraiter les innocents (femmes, enfants, clercs) est considéré comme une faute professionnelle et doit être puni.

Les actes brutaux sont, en effet, un affront à la discipline, mais ils ont également des conséquences potentiellement néfastes : en pays ami, ils rendent les populations réticentes à héberger les soldats, lors d’un siège, ils encouragent la population assiégée à une résistance farouche, puisque même les civils n’ont rien à perdre, et, en pays conquis, ils peuvent rendre hostiles des populations qui pourraient être pacifiées par une attitude modérée. Néanmoins, ils peuvent également résulter d’une politique délibérée de terreur.

Nous avons ensuite traversé l’océan Atlantique avec Bernard Allaire, auteur d’un ouvrage sur Roberval, qui a accompagné Cartier dans son dernier voyage vers le Québec. Roberval avait recruté ses colons en vidant les prisons des militaires et tueurs qu’il y a trouvés. Ceux-ci, peu après leur arrivée, sont entrés en conflit avec les amérindiens, mais la situation s’est vite apaisée. Roberval maintenait parmi ses hommes une discipline stricte, n’hésitant pas à pendre.

Enfin, Paul Alexis Mellet, spécialiste des guerres de religion, s’est interrogé afin de savoir si le concept de brutalisation de la guerre pouvait s’appliquer à celles-ci. Le contexte est particulier, puisqu’il s’agit de guerres civiles. Ces huit conflits sont moins caractérisés par le nombre de victimes que par la cruauté des violences exercées, qui ont marqué les esprits.

Mais on observait en parallèle un processus d’humanisation de la guerre, avec une affirmation du discours de protection des civiles, une réflexion sur le droit des prisonniers et des ordonnances royales sur la discipline dans les armées et des édits de pacification. Dans le même temps, le discours se christianisait : le thème médiéval de la guerre juste était réactivé tandis qu’on s’interrogeait pour savoir s’il était préférable de convertir par les mots ou par l’épée.

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8 commentaires pour Les Rendez-vous de l’Histoire – samedi 12 octobre 2013

  1. Tellement passionnant! merci!
    Tiens, j’ai pensé à un moment à un article de Jean Starobinski dans son livre « la relation critique », dans lequel il explique entre autre que la naissance de la critique a commencé au moment ou, au lieu de prendre au premier degré les versets bibliques, on a commencé à en faire une lecture interprétative à plusieurs niveaux: eschatologique, symbolique notamment. C’est aussi le début des querelles d’interprétations entre théologiens. Mais c’est aussi le début d’une laïcisation de la lettre du texte, puisque ce qui prévaut n’est plus la parole divine inquestionnée, mais bien le sens donné secondairement par l’esprit humain.

  2. Ha mais! comment n’y ai-je pas pensé plus tôt! bon, c’est dit alors, rendez-vous l’année prochaine! (enfin, pas vraiment l’année prochaine mais… bon tu m’as compris! :)

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